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Cultures & Pays
L’ombre de nos actes en Afrique
12 février 2015
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Ned faa sosda a tuum-song maasme*, « Chacun s’abrite à l’ombre de ses actes ». Cette maxime de la sagesse populaire africaine évoque la notion de responsabilité.  

Le lever du soleil dans la savanne africaine

63% de la population d’Afrique subsaharienne est rurale

Cet adage met l’individu face aux  conséquences de ses actions. L’ombre d’un arbre est une source de bien-être, un refuge, une ombre protectrice et bienfaisante dans la mesure où elle permet de se protéger des rayons ardents du soleil.

Si la notion de responsabilité exprimée par  cette pensée burkinabè parait à la première lecture, de nature individualiste, elle traduit en réalité une dimension plus étendue, celle qui corrèle les actes de l’individu au sort de tout le groupe. Au fond, aucune réalisation, aucune décision, aucun comportement ne se limite à la sphère individuelle, au Burkina-Faso mais aussi ailleurs en Afrique. Cela impacte la communauté, affecte les proches, implique les siens et engage leur devenir. D’où la délicatesse de la manœuvre…

L’individu  interconnecté

Mon expérience récente à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso, parait illustrer un signe fort de cette pensée et des valeurs qui lui sont associées. Au cours de ce séjour j’ai obtenu des rendez-vous distincts avec des personnalités de l’entreprise, de la culture et d’institutions locales. Mes interlocuteurs m’ont chacun reçu avec une grande hospitalité. Ce qui m’a ravie et m’a confirmé, si besoin était, la qualité de l’accueil des Burkinabè.

Après les quelques minutes de salutations d’usage, en moyenne deux fois plus longues qu’en France, je m’apprêtai à entamer enfin l’objet du rendez-vous. C’est à ce stade des échanges, que chacun de mes interlocuteurs, respectant un scenario identique, m’adressa les deux questions suivantes : De qui êtes-vous l’enfant ? De quel village êtes-vous ?. Elles me furent posées, l’une à la suite de l’autre sur un ton très naturel.

Face à ces questions, tout visiteur étranger resterait perplexe. Quel intérêt aurait des réponses n’ayant à priori aucun rapport avec l’objet de la rencontre. S’il se considère autonome avec un sens de sa responsabilité individuelle, ce visiteur se sentirait vite infantilisé.

A chacune de ces rencontres, ma réaction fut de décliner respectueusement l’identité de mes parents et le nom de mes deux villages, paternel et maternel. S’ensuivit alors un court instant de devinettes et de recherches entre mon interlocuteur et moi afin de repérer dans nos vies respectives, d’hypothétiques éléments de convergence (comme des origines ou des connaissances communes). Et nous les trouvâmes !
Tentons de mettre en perspective cette expérience au regard de quelques facteurs culturels.

Ville ou campagne ?

A Ouagadougou, à l’instar d’autres grandes villes africaines, on peut avoir la sensation paradoxale d’habiter dans un gros village, avec ce sentiment que nul n’est vraiment un inconnu. On est convaincu qu’il suffit de gratter un peu pour découvrir un lien avec chaque individu.
L’urbanisation et l’évolution architecturale du paysage n’enlèvent pas le fond de culture traditionnelle ancré dans les populations citadines, au sein desquelles coexistent des logiques occidentales et des logiques spécifiques locales. Rappelons que 63%** de la population en Afrique subsaharienne est rurale et que chaque individu de la ville possède une part plus ou moins importante de sa famille à la campagne.

La symétrie des âges

Un autre facteur pour comprendre la réaction de mes interlocuteurs est à mettre sur le compte de l’écart de l’âge qui existait entre eux et moi : Au Burkina, l’importance accordée au lien hiérarchique entre les générations conduit à chercher un lien avec un référent de la même catégorie d’âge (ici, mes parents).

Le chainon invisible

Le troisième facteur et non des moindres, c’est le désir de créer du lien social. Quand la personne en face est un inconnu, la tendance est à explorer toutes les potentielles connexions avec l’autre, dans l’espoir d’en révéler une. En trouver engendre un sentiment de réconfort entre les personnes et représente un des facteurs de légitimité de la relation.

En outre, l’interlocuteur cherche à avoir une vision globale de l’individu, au-delà de la personne singulière. Tout se passe comme si une personne seule, sortie de son groupe d’appartenance, ne jouit pas d’une identité assez importante ou entière. D’où la question « de quel village êtes-vous ?.
Une fois le « territoire » balisé et l’intimité établie, la discussion peut véritablement commencer et elle n’en sera que plus fructueuse et qualitative!
Les enjeux ici sont réels en situation de négociations ou de gestion de tensions par exemple.

Par analogie, l’identité de l’individu serait ainsi rattachée à ses branches -les parents-, à son tronc -la communauté ou la famille élargie-, et enfin à ses racines -le village natal-, même s’il conviendrait de partir dans le sens inverse si l’on veut respecter l’ordre social de priorité.

Ne dit-on pas que « la force du baobab est dans ses racines » ?

La responsabilité partagée

La responsabilité collective

Personnages sculptés soutenant un grenier et symbolisant la responsabilité collective. Photo O. Ouédraogo

Ainsi, ce modèle relationnel implique un sens des responsabilités de type collectif.  En effet la responsabilité n’est pas isolée mais davantage reliée au lien de parenté et au groupe d’appartenance.
« Je suis le fils, la cousin, le voisin… de M. et Mme Untel », sous-entendu, je revêts indirectement la portée de leurs réalisations, honorables ou moins glorieuses, au sein de la grande Famille sociale.

Cette transversalité de la responsabilité charge symboliquement du poids de ses actes, à la fois l’individu, ses héritiers, ses proches et sa communauté tout entière. Elle apparaît ainsi comme un puissant moyen de régulation sociale, puisque chaque acte engage tout un groupe et de fait, oblige à un sens élevé du devoir. En retour, quand la perception de cette influence du groupe est si forte, elle peut se traduire par une inertie ou par une relative incapacité de prise de décision, tant en contexte professionnel que social.

D’ailleurs, selon des croyances vivaces, quand une personne est victime d’une série d’événements dramatiques, la tendance serait de dire qu’elle récolte les fruits des actes répréhensibles semés par ses ancêtres ou ses proches décédés.

A l’instar de la société japonaise où le sentiment d’honneur revêt un caractère sacré, au Burkina-Faso et dans la plupart des pays d’Afrique, le sentiment de honte est très redouté car il risque de rejaillir sur le groupe. La fierté à l’inverse est une quête permanente, celle d’une seule personne rayonnant sur tous.
Ceci dit, le maillage complexe des liens de parenté peut se révéler parfois très opaque et échapper même à la lisibilité de ceux qui en font partis; particulièrement pour la jeune génération citadine, parfois déconnectée de la chaîne de transmission.

C’est ainsi que l’acte individuel peut facilement trouver refuge à l’ombre de la responsabilité collective. En même temps cette responsabilité partagée fait porter à chacun le poids, ou les bénéfices, des actes d’autrui, avec qui on se sent relié par un extraordinaire réseau invisible. En somme, ce sont les deux faces d’une même pièce.

Si une société, comme les USA, est bâtie sur un idéal du « Self made man », laissant une part belle à l’auto-détermination et à la responsabilité individuelle, la sanction tout comme le mérite relèvent beaucoup plus de l’individu. Dans ces conditions, le citoyen n’endosse pas ou peu la responsabilité des actes de ses pairs. Aussi, à la même question Qui sont vos parents? et De quel village êtes-vous ?, il pourrait répondre, « Cela a peu d’intérêt, je ne représente que moi-même »!

Olga OUEDRAOGO, Consultante Akteos, leader des formations interculturelles

 

*« Ned faa sosda a tuum-song maasme » en Mooré, langue du Burkina-Faso
**Banque mondiale 2013[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

Lire aussi : Trois approches du management en Afrique

Au sujet de l'auteur

Olga Ouédraogo

Olga Ouédraogo

De double culture burkinabé et française, Olga Ouédraogo est consultante et formatrice sur les enjeux interculturels, en particulier entre l'Afrique et l’international. Elle possède une expérience croisée des environnements africains (20 ans) et européens (18 ans) et a exercé plus de dix ans au sein de projets multiculturels dans des secteurs variés -communication, presse, cinéma, RH, santé et solidarité internationale-. Son parcours et ses acquis sans cesse renouvelés lui donnent les clés pour accompagner les acteurs ici et là-bas pour optimiser le management, la communication, les négociations et les relations sociales interculturels. Elle est diplômée en communication et en relations publiques, formée aux savoirs et outils interculturels, certifiée en ingénierie de formation et diplômée en audiovisuel. Mais c’est avant tout sa passion pour les logiques humaines et pour le dialogue interculturel qui nourrit sa vision.

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