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L’ingéniosité française
26 mars 2015
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Sur quoi repose l’ingéniosité française décrite par André Siegfried dans L’âme des peuples en 1950 ? Comment expliquer les paradoxes français?

Pourquoi parle-t-on d’exception française ?

la France tente de faire la synthèse d'apports historiques venus de tous les points de l'horizon

Depuis des siècles, la France tente de faire la synthèse d’apports historiques venus de tous les points de l’horizon et vit ses contradictions grâce à sa capacité à dissocier le principe de son application.

La diversité des apports extérieurs

Influence de la géographie

André Siegfried trouve des explications à la psychologie française dans la triple orientation occidentale, continentale, méditerranéenne du pays et dans sa diversité.

« Il s’agit du reste d’un ensemble contradictoire, orienté à la fois vers l’Orient et l’Occident, vers le passé et vers l’avenir, vers la tradition et vers le progrès. Pas de pays plus hardi dans ses conceptions, pas de pays plus routinier dans ses habitudes : avec la France, selon le point de vue, il y a toujours quelque chose à critiquer, mais aussi toujours quelque chose à admirer. »

Héritage latin

La France a été fortement marquée dans son organisation sociale et juridique par l’esprit latin qui se manifeste dans :

  • La structure sociale, fondée sur la famille, où la clientèle partisane l’emporte sur l’intérêt national
  • Le droit écrit, fondé sur la méfiance, différent du droit coutumier britannique
  • La méfiance de l’État et une passion partisane rendant la vie publique différente de celle des Anglais ou des Suisses, pour qui l’État est une expression de la communauté
  • La faculté de raisonnement et d’expression, la capacité d’analyser et de dissocier l’idée de la réalité

Héritage celtique

Les Français doivent aux celtes :

  • Le sens de l’intérêt, le goût de l’épargne, le sérieux dans la gestion du budget familial, l’attachement au sol
  • Le côté anarchique et résistant
  • Le fait d’être plus à l’aise dans l’opposition que dans la coopération

Héritage germain

L’aspect organisateur et constructif des Germains est venu renforcé l’organisation romaine.

Héritage du catholicisme

Enfin, le catholicisme a profondément marqué l’état d’esprit des Français avec :

  • La hiérarchie et la discipline
  • La structure et le cadre moral

Le pays, même incroyant, demeure marqué par le catholicisme.  On continue d’y vivre, d’y réagir, d’y raisonner dans un cadre de pensée romaine. Le fait d’être catholique ou anticatholique est une position religieuse et politique, ce qui explique l’anticléricalisme que les sociétés protestantes ne connaissent pas. Le Français n’a pas appris à concevoir une autorité libérale ou une liberté constructive mais « l’intelligence, intégralement dissociée non seulement du dogme mais des impératifs du moralisme, aboutit à une indépendance que ne possèdent ni la puritaine Angleterre, ni la systématique Allemagne, ni l’efficace Amérique ».

La synthèse de ces apports

Les Français ont absorbé ces nombreux héritages souvent contradictoires pour en faire une synthèse originale qui surprend toujours les étrangers.

Des paradoxes assumés

Le côté pratique, voire terre à terre, s’oppose à l’universalisme et à l’idéalisme.

Le Français est attaché à la propriété individuelle et, dans la vie de tous les jours, fait preuve de bon sens, épargne et gère ses affaires avec sagesse en vertu de l’adage « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ». Cette tendance suscite avarice, méfiance, notamment de l’État, et jalousie.

Une fois qu’il est rassuré sur ses intérêts, le Français peut alors libérer son esprit pour s’élever au désintéressement intellectuel grâce à un processus de dissociation entre l’action et la pensée. « Il y a, dans ce complexe, un curieux mélange d’idéalisme et d’esprit mesquin. »

C’est au nom d’un principe, d’un système, d’une politique qu’on peut tout demander au Français, alors qu’aux États-Unis, c’est au nom de l’efficacité et en Allemagne au nom de l’obéissance. En politique, les principes sont supérieurs à la pratique. Paradoxalement, le Français ne se considère pas comme l’associé solidaire de la puissance publique qui est plutôt « une vache à lait dont il faut tirer pour lui le maximum. Il s’agit alors, moins d’intérêt général que de privilège… Le rentier social croit encore que la caisse de l’État est sans fond. »

La force de l’intelligence

Les Français ont confiance dans l’intelligence humaine, haut placée dans leur estime. André Siegfried rappelle les principales caractéristiques de cet esprit français :

  • Cartésianisme : le Français, « considéré comme l’initiateur de la normalisation » possède un esprit analytique et généralisateur, et une langue qui est un instrument de précision, pour raisonner mieux que quiconque, ce qu’il apprend à faire dès le plus jeune âge. André Siegfried raconte cette anecdote : Quand une mère anglaise dit à son fils de 3 ans : « Be a good boy ! », une mère française lui dit : « Sois raisonnable ! »
  • Créativité : les Français se passionnent pour la création et se désintéressent souvent de l’application. Ils initient, sèment sans toujours en récolter les profits. On retrouve cette idée dans les mots de Jean Cocteau : « La France, indifférente, avait des semences plein ses poches et les laissait tomber négligemment derrière elle. D’autres peuples venaient ramasser ces semences, les emportaient dans leur pays pour les planter dans quelque sol chimique, où elles produisaient des fleurs énormes et sans parfum… »
  • Expression de la pensée : pour les Français, la pensée n’existe que si elle peut être exprimée, la forme étant une condition nécessaire de son être. « Une pensée quelconque, filtrée par l’esprit français, reçoit de ce fait ordre et clarté ».
  • Droits de l’homme : « Cette façon de concevoir la pensée et son expression a conduit naturellement la France à se faire le champion des droits de l’homme, parce que, dans tout être humain, elle respecte instinctivement l’homme pensant. Le mot de Pascal, « toute notre dignité consiste en la pensée », exprime assurément une de nos convictions les plus profondes ».

L’ingéniosité française, toujours d’actualité ?

Pétri de catholicisme, ce peuple est aussi laïc, attiré par l’indiscipline, il redoute le désordre, … il a développé un art de vivre et une ingéniosité pour essayer de maintenir une sorte d’équilibre entre les contraires « qui toujours nous redresse à temps et nous empêche de verser tout à fait dans le fossé. »

André Siegfried se demande si cette attitude paradoxale ne provient pas d’une « excessive clarté d’esprit, qui nous porte à poser les problèmes avec trop de lucidité, ce qui, bien loin d’en faciliter la solution, risque au contraire de les rendre explosifs ». Il rappelle cette formule humoristique bien connue : « Un Français, un homme intelligent ; deux Français, de la conversation ; trois Français, la pagaïe. Un Anglais, un imbécile ; deux Anglais, du sport ; trois Anglais, l’Empire britannique ».

65 ans plus tard, malgré des changements de société considérables, le Français semble avoir le même état d’esprit, gérant ses contradictions avec ingéniosité, défendant ses convictions avec véhémence, mixant avec talent idéalisme et mesquinerie, distinguant naturellement l’action de la pensée. La dernière réforme de la formation professionnelle qui nous touche de près, illustre bien la dissociation entre le principe et son application : à partir d’intentions louables et d’idées intéressantes, les députés ont voté une loi sans se soucier de son application. A la question « concrètement comment cela va-t-il se passer ? », le rapporteur de la loi nous répond que l’application ne relève pas de ses compétences. La loi est en vigueur depuis quelques mois et les premiers effets sont contraires à ceux qui étaient escomptés. La plupart des acteurs concernés considèrent que la complexité du dispositif en ruinera l’esprit, autrement dit la loi ne pourra pas être appliquée en l’état. L’avenir nous dira la suite…

L’identité culturelle qui s’est construite au fil des siècles en France semble résister aux changements et il sera intéressant de refaire cette analyse dans 50 ans.

Laure Rostand, Akteos, leader de formations interculturelles
Suite du réalisme latin – Prochain article : la ténacité anglaise
Source : L’âme des peuples, André Siegfried

Lire aussi : Le Made in France comme stratégie (inter)nationale

La logique de l’honneur de Philippe d’Iribarne

Au sujet de l'auteur

Laure Rostand

Passionnée par l’aventure interculturelle, Laure Rostand a créé Akteos pour développer l’approche interculturelle dans les entreprises et les accompagner à l’international. Après des études à l’IEP de Paris et à la Sorbonne en psychologie, elle a travaillé dans la banque en Espagne, puis dans les ressources humaines, avant de diriger des sociétés de formation et de traduction. Elle se consacre actuellement au développement d’Akteos en France et à l’international.

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