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La ténacité anglaise
30 avril 2015
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Les profonds bouleversements qu’a connus le Royaume-Uni après la guerre ont-ils modifié les valeurs britanniques ?

L’originalité anglaise

L'originalité anglaise

Dans L’âme des peuples en 1950, André Siegfried explique comment les différentes invasions, le climat, l’insularité, le protestantisme fournissent des clés pour comprendre la psychologie anglaise et sont à l’origine d’un état d’esprit particulier.

Les influences qui ont façonné l’identité britannique

1. Invasions sans fusion

L’Angleterre a connu différentes invasions (Celtes, Romains, Saxons, Normands) qui se sont superposées sans se mélanger, jusqu’en 1066 et la bataille de Hastings. Le Saxon est considéré comme le plus national des Anglais, le Normand le plus chic, le celte le plus excentrique.

2. Adaptation au climat

Le climat éprouvant demande un effort constant pour s’adapter et suscite des réactions spéciales à l’égard du milieu naturel. Plus on a d’énergie, plus on peut résister ; plus on résiste, plus on dégage de l’énergie. Le sport est devenu une nécessité pour survivre.

L’Anglais a aussi un rapport spécifique à la nature et aux animaux. « Naturae non nisi parendo imperatur », a dit Bacon, on ne commande à la nature qu’en obéissant à ses lois. Proche de la nature, l’Anglais l’observe tandis que le Français risque de la déformer à force de l’analyser et que l’Américain peut négliger les lois de la maturation en voulant forcer son rythme.

3. Insularité et internationalisme

Fortement ancrée dans le tempérament anglais, l’insularité explique la revendication d’indépendance des Britanniques. Par ailleurs contraints de vivre de l’échange, ils ont dû se tourner vers l’international. « La contradiction entre l’insularité et l’internationalisme commercial est l’expression même de la personnalité britannique. »

4. Protestantisme et sens des responsabilités

Sur le plan moral, l’Anglais est marqué par sa formation protestante et par le fait que l’intermédiaire d’un clergé, au sens romain du terme, n’est pas nécessaire. Responsable de ses actes, il doit se mettre en règle avec sa conscience. « Un Anglais qui fait bien son travail ne demande ni encouragement ni éloge de la part de ses chefs ». L’application de la règle, le sens du devoir, l’obéissance n’implique aucun sentiment de sujétion. La fierté de remplir un devoir accepté ne comporte aucun sacrifice de dignité, aucune servilité. C’est « La discipline dans la liberté ».

Un état d’esprit très particulier

1. Spécificités de l’Intelligence britannique

“Réfractaire à l’intelligence cartésienne qui analyse, distingue, reconstruit”, l’Anglais se méfie des intelligences brillantes, de l’intellectualité, de la logique. Il estime que les solutions restent précaires et doivent régulièrement faire l’objet de remises au point. “Il évolue dans l’instable, en acceptant cette instabilité comme un fait qu’il ne peut changer et contre lequel il serait vain de protester”. Un leader un peu ennuyeux peut même lui paraître moins risqué qu’un leader trop brillant et éloquent.

Sir Austen Chamberlain s’exprimait ainsi à la Chambre des communes en 1925 : « Je me méfie profondément de la logique appliquée à la politique, et toute l’histoire de l’Angleterre me justifie de penser ainsi. Pourquoi, par contraste avec tant d’autres nations, notre développement s’est-il opéré en paix et non dans la violence ? Pourquoi, quelques grands qu’aient été les changements survenus dans notre pays, n’avons-nous subi, durant les trois derniers siècles, aucune de ces révolutions ou réactions soudaines qu’ont éprouvées des peuples mieux dotés que nous d’esprit logique ? C’est parce que l’instinct et l’expérience nous ont enseigné, au même degré, que la nature humaine n’est pas logique, qu’il est peu sage de traiter les institutions politiques comme des instruments de logique, et que c’est au contraire en s’abstenant prudemment de pousser les conclusions jusqu’à leurs conséquences extrêmes que l’on trouve la voie de l’évolution pacifique et des véritables réformes. »

Quand le Français défend la vertu de la raison, l’Anglais annonce la faillite de la raison. « Si l’Anglais peut admirer l’intelligence brillante du Français, il lui accorde difficilement sa confiance ». En se libérant de la logique, l’Anglais évolue avec aisance et se place sur un autre terrain dans la discussion. « I’ll muddle through » ne signifie pas « je me débrouillerai » à la française, mais « à force de patauger je m’en tirerai ».

2. Confiance

La vie anglaise repose sur la confiance, la simplicité, le sens de l’observation. Les Anglais regardent attentivement les hommes, avec bonne foi, sans se croire obligés de conclure. Ils n’ont pas inventé le crédit, mais ils l’ont pratiqué avec efficacité. « Cette confiance mutuelle, entre gens vivant ensemble dans une même île, » a donné naissance au gentleman qui se caractérise par sa dignité morale et la politesse des manières.

En revanche la confiance ne s’étend pas au-delà des frontières et il y a « une indicible méfiance de tout ce qui n’est pas l’Angleterre » qui s’explique peut-être par cette volonté de rester distinct. On retrouve bien cet état d’esprit dans l’attitude du Royaume-Uni vis-à-vis de l’Union Européenne.

3. Libéralisme

L’Anglais est profondément libéral parce qu’il considère que la liberté est génératrice de richesse et de puissance. Il ne cherche pas à s’imposer mais recherche sa tranquillité et entend faire respecter sa vie privée. De la même façon, il respecte la liberté d’autrui quitte à paraître indifférent, égoïste ou méprisant. En réalité, il est discret et s’interdit d’intervenir dans la vie de l’autre ; ce qu’il pense ou fait dans la vie ne le regarde pas.

4. Civisme

L’obéissance, loin d’être une sujétion, est alors une source de civisme, voire de dévouement à la chose publique. L’Anglais « tout en revendiquant son quant-à-soi, estime devoir s’encadrer dans la communauté et collaborer à la vie sociale ». Efficace dans une organisation qui fonctionne bien, il est moins à l’aise dans les situations floues alors que le latin excelle dans la débrouillardise. « Il y a là deux conceptions de la vie sociale, deux manières d’envisager le travail, la responsabilité, l’efficacité. On obtient tout de l’Anglais par le sentiment du devoir, du Latin par l’amour-propre ».

5. Politique

Pour les Anglais, liberté et autorité ne sont pas contradictoires, « liberté ne signifie pas nécessairement désordre, ni autorité tyrannie… Le gouvernement n’est pas une autorité transcendante, dont les ordres s’imposent à des sujets, mais simplement une expression de l’intérêt commun, une sorte de délégation de la communauté ». L’homme d’État essaye de respecter les lois de la morale, mais, s’il ne le peut pas et si le salut de la nation l’exige, une « délégation implicite » l’autorise à les transgresser. Certains parleraient d’hypocrisie, d’autre de pragmatisme.

Que reste-t-il de la ténacité anglaise ?

André Siegfried illustre la ténacité britannique avec des formules comme « l’homme est fait pour se surpasser » ou  « c’est grâce à la force du caractère que la ténacité britannique a si souvent le dernier mot ». Il s’interroge sur la manière dont les Anglais vont évoluer après les bouleversements issus de la 2ème guerre mondiale qui a fait émerger la notion d’égalité dans le peuple anglais et rappelle que l’Angleterre a toujours su « mettre le vin nouveau dans de vieux vaisseaux ».

Que pouvons-nous répondre aujourd’hui à André Siegfried si ce n’est que l’histoire lui a donné raison. Avec l’évolution des mœurs et des mentalités, la Grande-Bretagne a connu une profonde remise en question. Après une transition compliquée pendant laquelle il était difficile de savoir la direction qu’allait prendre le pays, on a assisté à un retournement assez spectaculaire comme si les fondements culturels ressurgissaient envers et contre tout, en prenant appui sur des valeurs profondément ancrées chez les Britanniques comme le libéralisme, le pragmatisme et le civisme.

N’est-ce pas encore là une preuve de la permanence des fondamentaux culturels quand bien même les habitudes, les modes de vie, les comportements, la nourriture, l’architecture, le langage même, … évoluent. Toute la subtilité de l’approche interculturelle consiste à combiner les valeurs profondes avec les évolutions actuelles pour obtenir les comportements d’aujourd’hui.

Laure Rostand, Akteos, Leader des formations interculturelles
Suite de l’ingéniosité française - Prochain article : La discipline allemande
Source : L’âme des peuples, André Siegfried

Au sujet de l'auteur

Laure Rostand

Passionnée par l’aventure interculturelle, Laure Rostand a créé Akteos pour développer l’approche interculturelle dans les entreprises et les accompagner à l’international. Après des études à l’IEP de Paris et à la Sorbonne en psychologie, elle a travaillé dans la banque en Espagne, puis dans les ressources humaines, avant de diriger des sociétés de formation et de traduction. Elle se consacre actuellement au développement d’Akteos en France et à l’international.

Il y a 2 commentaires

  • Jean Hubert dit :

    Remarquable article que le vôtre. les essais de Siegfried sont en effet d’une grande richesse et d’une pertinence qui ne s’estompe pas.

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