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Cultures & Pays Management Interculturel
Ubuntu & Management africain
23 avril 2015
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Ubuntu – « I am because we are… »

Ubuntu et management africain

Le 13 décembre 2013, lors de l’éloge funèbre en mémoire de Nelson Mandela au stade de Soweto, Barack Obama prononce ce panégyrique :

« Nelson Mandela comprenait les liens qui unissent l’esprit humain. Il y a un mot, en Afrique du Sud – Ubuntu – un mot qui incarne le plus grand don de Mandela : celui d’avoir reconnu que nous sommes tous unis par des liens invisibles, que l’humanité repose sur un même fondement, que nous nous réalisons en donnant de nous-mêmes aux autres et en veillant à leurs besoins. Nous ne saurons jamais jusqu’à quel point ce sens était inné en lui, ou bien forgé dans une cellule de prison, sombre et solitaire. Mais nous nous souvenons de ses gestes, grands et petits – comme le jour de son investiture, où il a accueilli ses geôliers en invités d’honneur, le jour encore où il a revêtu le maillot des Springbok à un match de rugby ou lorsqu’il a transformé le chagrin de sa famille en lançant un appel à la lutte contre le VIH/sida. Ce sont autant de gestes qui avaient révélé la profondeur de son empathie et de sa compréhension. Non seulement il incarnait l’Ubuntu, mais il avait aussi appris à des millions d’autres à découvrir cette vérité en eux. »

Mais sur quoi se fonde la puissance de la philosophie de l’Ubuntu ?

Comment définir le concept d’Ubuntu ?

Cette notion est présente dans l’Afrique subsaharienne et trouve ses origines en Afrique du Sud au travers des langues zoulou et xhosa. Elle synthétise une maxime traditionnelle signifiant « Je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes ».

Ainsi, ce concept renvoie aux notions de sentiment d’appartenance et d’unicité de la communauté humaine menant à la coopération et au partage. Il s’agit d’une interconnexion qui régit les rapports humains et sociaux.

De l’Ubuntu, Mandela en tire des valeurs de « respect, serviabilité, partage, communauté, générosité, confiance, et désintéressement ». Il en fait un mot magique ayant « autant de significations » et raconte une histoire pour illustrer ce concept : « Un voyageur à travers un pays, qui s’arrêterait à un village en Afrique, n’aurait pas à demander de la nourriture ou de l’eau. Une fois qu’il s’arrêterait, les gens lui donneraient à manger et à boire et le divertiraient ».

Cet exemple souligne la notion de solidarité mais « Ubuntu ne veut pas dire que les gens ne devraient pas s’enrichir. La question est donc : qu’allez-vous faire afin de permettre à la communauté autour de vous d’être en mesure de progresser ?» Il s’agit de donner un sens à la vie, mais aussi un sens au rôle dans la communauté, d’incarner ce concept au quotidien.

Quand Management africain rime avec Ubuntu…

Solidarité, unité, empathie, compréhension et prise en compte de l’autre sont des notions prônées par l’Ubuntu et fortement présentes au sein de la société Sud-africaine. Mais sous quelle forme retrouve-t-on ce concept dans le management Sud-africain ?

Trois points de convergence permettent d’en comprendre le fonctionnement et son influence sur les fondements du management dans les entreprises africaines :

  • Le rapport aux autres ou la solidarité collective : l’Ubuntu prône qu’une personne existe dans un groupe si elle en valorise ses membres. Le leadership paternaliste-maternaliste s’emploie à développer le rapport aux autres et à promouvoir la place de chacun dans le groupe. L’autorité est fonction de l’âge et non du statut intellectuel et social de la personne concernée.
  • Le rapport au temps : « le temps est de l’argent » est une ligne de conduite qui existe dans les entreprises sud-africaines mais au-delà de la logique économique, il ne constitue pas un raisonnement naturel puisque « le temps est le ciment du lien social ».
  • Le processus décisionnel : les décisions sont prises de façon collective et fondées sur le consensus. Les points de vue divergents sont gérés collectivement et discrètement pour éviter les confrontations directes. Il s’agit de s’assurer qu’aucun membre du groupe ne sorte du lot ni ne perde face et honneur.

Ainsi, la solidarité induite par la philosophie de l’Ubuntu est au centre d’un ensemble de valeurs, normes et codes qui influencent profondément les pratiques managériales.

Un cadre expatrié en Afrique sub-saharienne qui prend en compte cette notion dans son rapport aux autres, a de meilleures chances d’atteindre ses objectifs mais au-delà de ses attentes professionnelles, il peut découvrir une autre façon d’appréhender son nouvel environnement culturel. Cette notion est difficile à expliquer avec des mots car elle fait partie d’un mode de vie particulier fondé sur la place prépondérante accordée à la communauté ; elle est sans doute difficile aussi à exporter.

Après avoir guidé un grand leader africain, l’Ubuntu inspire maintenant un nouveau mode de management qui s’appuie sur l’altérité, l’échange, la confiance, mais surtout sur un fond culturel hérité des ancêtres africains, comme l’explique Evalde Mutabazi dans ses développements sur le modèle circulatoire de management. Les entreprises africaines sont en effet en train de revoir leur mode de management, de s’affranchir des modèles de gestion importés depuis l’époque coloniale et d’établir les fondements d’un leadership inspiré des valeurs traditionnelles. Se rapprocher des fondements culturels afin d’être en phase avec la façon de vivre des collaborateurs de l’entreprise est un moyen de gagner en efficacité. L’Ubuntu apparaît donc comme une des clés permettant de comprendre ce renouveau du management africain.

Alexandra Brougne & Camille Bachelard, Akteos, Leader des formations interculturelles

Lire aussi : L’ombre de nos actes

Au sujet de l'auteur

Alexandra BROUGNE

Ayant grandi entre la France et le Brésil, et ayant développé un intérêt particulier pour le multiculturalisme, Alexandra Brougne s’est spécialisée sur l'Amérique du Sud lors de son Master de négociation internationale et interculturelle. Elle a vécu et vu de près la croissance du mouvement évangélique au Brésil.

Il y a 1 commentaire

  • Jean Luc Martin Jean Luc Martin dit :

    Je trouve que cet article, fort intéressant au demeurant car il met l’accent sur des éléments clés comme la force des liens familiaux et plus précisément claniques ou l’impact de l’age sur l’exercice de l’autorité, ne souligne pas assez les effets pervers du système de « management à l’africaine ».
    A la lumière de l’expérience procurée par plusieurs années d’intégration au sein des populations de différents états d’Afrique subsaharienne, et non de simple juxtaposition, je formulerai deux observations…
    En premier lieu, il faut être bien conscient que l’endo-groupe tend à faire peser sur les individus de multiples pressions contre productives en termes d’efficacité car d’une part le manager est soumis à de multiples demandes parasites difficiles à rejeter en raison de l’obligation de solidarité, d’autre part le poids du groupe étouffe l’initiative individuelle et partant la mise en œuvre d’un processus de changement.
    En second lieu, il ne faut pas oublier que les clivages ethniques sont une réalité incontournable, même près de soixante ans après le départ du colonisateur, et qu’aucun acte managérial ne saurait être envisagé sans au préalable, pour reprendre les mots d’un ancien responsable de l’institut français d’Afrique noire (IFAN) « repérer les clivages éventuels, les tensions ou au contraire les affinités pouvant naître entre les groupements »… Sans cette précaution, rien ne peut aboutir.

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