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Cultures & Pays Idées & Débats
Le phénomène évangélique au Brésil
11 juin 2015
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Temple de Salomon à Sao Paulo (Vitor Mazuco)

Temple de Salomon à Sao Paulo (Vitor Mazuco)

Au sein de la société brésilienne, le mouvement évangélique représente un véritable empire économique et médiatique qui détient un pouvoir politique important. Les Évangéliques comptent aujourd’hui environ 42,3 millions de fidèles au Brésil, deuxième pays protestant après les États-Unis.

 

La Théologie de la Prospérité

Comme son nom l’indique, cette théologie est connue pour son insistance sur la prospérité promise aux fidèles : la santé, la richesse et souvent la libération des « influences démoniaques ». Elle a été développée à partir du pentecôtisme évangélique aux États-Unis dans les années 1960-1970. Cette fraction majoritaire du protestantisme est en pleine ascension au Brésil, pays très fortement croyant. Nous allons dresser un panorama des pratiques de cette confession et des moyens employés par les évangéliques au Brésil afin d’attirer de plus en plus de fidèles et de dons, et s’imposer dans la société.

Le Brésil, où la religion occupe une place prépondérante chez une grande majorité de Brésiliens, est le pays qui compte le plus de catholiques au monde : plus de 123 millions de pratiquants, soit 64.6% de la population, selon les données de l’Institut Brésilien de Géographie et Statistiques (IBGE). Pourtant il y a 10 ans à peine, ils représentaient 73.6% de la population brésilienne. Ce recul s’explique par la croissance du mouvement évangélique. En une dizaine d’années, 16 millions supplémentaires de Brésiliens ont en effet rejoint une église évangélique. Prônée par les pasteurs, la théologie de la prospérité attire de plus en plus.

Une stratégie et un discours bien étudiés

La force de ce mouvement réside dans sa présence et son réseau. Les églises néo-pentecôtistes, telle que la renommée « Église Universelle du Royaume de Dieu » (EURD), ont commencé à s’implanter dans les périphéries des villes, dans les banlieues pauvres des grandes villes du Sud-est du pays et en Amazonie. Dans ces communautés délaissés par l’État et l’église catholique, faire partie d’une église évangélique, c’est entrer dans une nouvelle famille. Une famille dont les membres sont solidaires, chaleureux, et partagent les mêmes valeurs et croyances, conférant ainsi un très fort sentiment d’appartenance à ce groupe.

Très charismatiques, les pasteurs sont d’excellents orateurs et exercent une influence colossale auprès des fidèles. Ils prônent une foi démonstrative, avec des danses, des chants, jusqu’aux exorcismes effectués en public. Les pasteurs ont un discours populiste bien étudié qui s’articule autour d’une parole biblique théâtralisée, la plupart du temps criée à en faire vrombir les hauts parleurs des temples. Les cultes se terminent par une sorte d’expiation généralisée, les fidèles se laissant tomber au sol, libérés de leurs maux.

Le discours des Évangélistes insistent sur un langage simple et direct, basé sur la logique de l’argent et de la récompense. Leur discours s’articulent autour d’exemples concrets tirés de la vie quotidienne des fidèles (problèmes amoureux, familiaux, d’argent, relations sociales, vie dans les favelas…) faisant ainsi appel aux sentiments et expériences vécus par l’auditoire qui se sent immédiatement écouté, entendu et compris.

Parfois même durant les cultes, entrent en scène les « enfants pasteurs » : figures rares mais extrêmement populaires au Brésil, ils viennent « traduire sur Terre la parole de Dieu » par un discours enflammé, digne de grands orateurs.

L’appel aux dons

Selon l’IBGE, les couches de populations appartenant à une église évangélique sont généralement plus démunies que les croyants catholiques. Et pourtant, le montant de leurs dons à l’église est supérieur. Les temples évangéliques récoltent 1 milliards de réais par mois, contre 680 millions de réais pour l’église catholique. En moyenne, un évangélique verse 32 réais par mois contre 14 pour un catholique.

Il n’est pas rare (et l’ayant vécu, je peux l’affirmer) que des terminaux de cartes bancaires circulent pendant les cultes. Le pasteur revient d’ailleurs plusieurs fois à la charge pour encourager les dons et, si vous ne donnez pas, à son sens, assez d’argent, il vous le fera remarquer.

L’EURD, dans un « souci de modernité » et de « simplification d’accès », a même mis en place un système de dons, via le réseau social Facebook. Au-delà des réseaux sociaux, l’influence du mouvement évangélique est telle, que certaines institutions bancaires s’y intéressent également.

Ainsi, l’institution bancaire Bradesco, l’une des plus grandes banques privées du Brésil, propose à ses clients une carte bancaire évangélique : ayant les mêmes caractéristiques et services que n’importe quelle autre carte, elle se distingue par un prélèvement automatique de 10% du salaire du client (le « dizimo »), destinés à l’église. L’objectif de cette carte est « d’offrir au client l’option d’acquérir une carte bancaire d’une entité à laquelle il s’identifie ».

Le pouvoir politique des Évangéliques

La destination des sommes amassées par l’église est assez opaque : construction de temples, enrichissement du pasteur, financement de campagnes politiques… Le pouvoir des Évangéliques représente un puissant lobby politique qui est parvenu à faire entrer au parlement plusieurs de ses dirigeants. Par exemple, Marco Feliciano, un pasteur évangélique réputé, est aussi député fédéral, et fut élu en 2013 Président de la Commission des Droits de l’Homme et des Minorités, grâce au « vote évangélique ».

Les pasteurs n’hésitent pas à donner des directives quant au vote que doivent effectuer les fidèles qui s’y plient. Le vote évangélique est un véritable atout stratégique ; les présidents Fernando Collor, Fernando Henrique Cardoso, Luis Inacio Lula et Dilma Roussef ont usé de cette stratégie pour se faire élire : alliances avec les oligarchies traditionnelles dans le Nord-Est et accords avec les Évangéliques dans les périphéries urbaines du Sud et Sud-est du pays.

Le vote des Évangéliques est tellement décisif que les principaux candidats aux élections ont dû définir clairement leur position sur des thèmes tels que l’avortement.

L’Église Universelle du Royaume de Dieu

Il s’agit de l’une des églises néo pentecôtiste les plus influentes au Brésil. Fondée par Edir Macedo en 1977, elle est aujourd’hui représentée par 5000 temples à travers le pays.

Edir Macedo, pasteur le plus riche du Brésil, a notamment intégré le club très sélectif des milliardaires brésiliens sur le ranking international de Bloomberg. Sa fortune est en effet estimée à près de 1,2 milliards de dollars. Ses actifs comprennent 34 publications, vendues au total à 10 millions d’exemplaires, les chaines de télévision TV Record (deuxième réseau le plus important au Brésil), le journal Folha Universal qui réalise en moyenne 2.5 millions de tirages (le plus lu à travers le Brésil), des maisons de disques, des propriétés luxueuses, ainsi qu’une entreprise de jets privés, la Bombardier Global Express XRS, estimée à 35 millions de dollars.

A son initiative et avec un investissement de 224 millions d’euros et 4 ans de chantier, le Temple Salomão a vu le jour en 2014 à São Paulo. Il fut inauguré par Macedo et par la présidente en personne, Dilma Roussef, manifestant par sa présence le poids politique des Évangéliques. Avec une surface de 70 000 m2, soit l’équivalent de 16 terrains de football, le temple peut accueillir jusqu’à 10 000 fidèles. Ce temple est une réplique du Temple de Jérusalem (détruit en 586 av. J-C. par le roi de Babylone) et réalisé avec des pierres importées d’Israël­.

Le pasteur Macedo est aussi connu auprès des institutions judiciaires : en 1992, il passe 10 jours en prison pour « fraude et charlatanisme ». Puis en 2009, il est une nouvelle fois accusé, cette fois ci pour « détournements » des dons des fidèles. Ces accusations n’ont cependant jamais été prouvées.

Un autre pasteur évangélique, le pasteur Romuald Panceiro, a été mis en examen pour «  incitation, escroquerie et tentative d’appropriation indue du patrimoine d’autrui. » Lors d’une émission de télévision, il n’a pas hésité à employer publiquement des arguments pour inciter les fidèles à donner de l’argent : « tout ce que vous avez économisé va être mangé par la crise mondiale. Il faut sauver vos biens en les retirant de la banque et en le déposant dans les mains de Dieu. Il vous le rendra bientôt ».

En 2009, l’EURD est accusée de blanchiment d’argent par le Ministère des Affaires Publiques brésilien, accusation qui encore une fois n’a pas été prouvée.

Un point de vue socio-culturel

Alors que le Conseil National des Évangéliques de France considère que ce courant correspond aux « aspirations matérialistes d’une frange du christianisme, qui y trouve enfin un langage ‘décomplexé’ sur l’argent », il n’en va pas de même pour les Brésiliens.

Selon Diana Lima, anthropologue à l’institut universitaire de recherche de Rio de Janeiro, « ce genre de dénonciation [accusations de détournements des dons par les pasteurs] ne semble pas troubler les fidèles qui considèrent normal qu’une partie de leurs dons finissent dans la poche du pasteur, car celui-ci est sanctifié et doit pouvoir jouir de conditions matérielles satisfaisantes ».

Les fidèles ne sont pas non plus choqués par l’emploi de leur argent pour des campagnes politiques. Diana Lima ajoute : « les fidèles considèrent le Brésil comme un monde perdu, en proie aux drogues, à la violence et à la corruption. Il faut donc à leurs yeux que « la voix de Dieu » soit aussi présente dans la sphère politique, à travers de pasteurs engagés au pouvoir, pour sauver l’univers ».

Prosélytisme et développement

Les Évangéliques pratiquent un prosélytisme à grande échelle et pas seulement au travers des médias. Lors de la Coupe du monde (et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres), des milliers de fidèles se présentaient devant les stades afin de vous présenter leur église, leurs croyances, leur foi, mais surtout leur théologie de la prospérité.

A l’entrée de certaines églises, des fidèles interpellent vivement les passants pour les faire entrer et participer au culte.

De plus, telle une véritable entreprise, de nombreux pasteurs ont développé des stratégies pour retenir les meilleurs talents orateurs. Au travers d’une sorte de compétition, certains pasteurs n’hésitent pas à distribuer des primes à ceux qui attendraient les objectifs de chiffre d’affaire.

La Riposte catholique

L’église catholique, consciente de la montée en flèche de l’évangélisme, essaie de trouver des moyens d’y faire face. Elle a pris tardivement l’initiative de la communication médias. Elle contrôle cependant déjà 9 chaines de télévision et environ 250 radios dans le pays, mais avec une faible audience.

Parmi les initiatives, on peut retrouver le « mouvement de la rénovation charismatique », qui vise à accroitre son influence auprès des fidèles et copie les cultes évangéliques avec des discours enflammés et des orateurs charismatiques. Cela a donné naissance à un autre phénomène particulier : les « prêtres rock stars » qui offrent de véritables « shows » regroupant des milliers de fidèles et qui vendent des milliers d’albums. Très populaires et adulés, ces prêtres chanteurs et charismatiques constituent « le bras armé » de l’église catholique pour contrer l’avancée des Évangéliques.

L’EURD a été exclue de l’Alliance évangélique portugaise en 1992. En 1995, la Fédération des Entités Religieuses Évangéliques d’Espagne (FEREDE) arrête de reconnaître l’EURD comme Église évangélique. Ces évènements n’ont pourtant pas affecté la croissance mondiale de ce mouvement.

L’influence des églises évangéliques au Brésil est puissante et omniprésente dans la société, et ne cesse de croître. D’ici à 2040-2050, certains anthropologues prévoient que l’appartenance à une église évangélique concernera plus de la moitié des Brésiliens.

 Alexandra Brougne, Akteos, Leader des formations interculturelles

Lire aussi : Inchallah, Ojala et Oxala : Amérique latine et Afrique du Nord, un lien insoupçonné

Au sujet de l'auteur

Alexandra BROUGNE

Ayant grandi entre la France et le Brésil, et ayant développé un intérêt particulier pour le multiculturalisme, Alexandra Brougne s’est spécialisée sur l'Amérique du Sud lors de son Master de négociation internationale et interculturelle. Elle a vécu et vu de près la croissance du mouvement évangélique au Brésil.

Il y a 3 commentaires

  • spandre dit :

    Excellent article.
    Vous pourriez peut-être développer dans une suite, la « guerre » que les évangélistes font aux adeptes du candomblé, guerre psychologique et « foncière »

  • Launay dit :

    Bonjour,
    Etudiante en Master Conflictualité et Médiation je dois réalisé un exposé sur les églises évangéliques. J’aimerais connaitre le nom de la carte bancaire évangélique afin d’illustrer mon propos. Merci.

    • Brougne dit :

      Bonjour,

      Il en existe à ce jour plusieurs, les différentes banques s’alignant aux autres face au succès de ces cartes bancaires évangéliques. Je vais vous envoyer les noms sur votre adresse e-mail.
      Bonne continuation pour la réalisation de votre exposé.

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