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Le mysticisme russe
25 juin 2015
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Après l’héritage asiatique, la tentative d’européanisation de Pierre le Grand, la révolution des Soviets,… reste-t-il des traits permanents de la psychologie russe ? Pouvons-nous répondre aujourd’hui à cette question posée par André Siegfried en 1950 ? 

Le mysticisme russe

Il est difficile de comprendre les mystères de la Russie qui n’est ni complètement européenne ni tout à fait asiatique. Certains évoquent l’idée d’un sixième continent : l’Eurasie. Asiatique par son origine et sa géographie, ce peuple a aussi une longue histoire européenne.

Diversité et unité du peuple russe

Immensité, uniformité, absence de défenses naturelles caractérisent le pays qui a connu plusieurs vagues d’invasions :

  • les Slaves, probablement originaires d’Iran, parmi lesquels on distingue les Russiens, les Polonais et les Lithuaniens.
  • les Mongols en provenance d’Asie : les Huns d’Attila, Gengis Khan au XIIIe siècle, la Horde d’or au XVe.

Les Russes ont progressivement tout reconquis et les Slaves constituent le noyau de ce peuple avec un fort apport tartare. « Les apports successifs de populations qui se repoussent, se superposent, s’enchevêtrent » donnent une impression de diversité et de complexité.

D’où vient alors l’unité du peuple russe ?

La géographie et le climat, continental et excessif, ont imposé des manières de vivre communes dans ce pays de rigueur et de souffrance où la nature n’est pas bonne. Ce peuple a conscience de sa personnalité ; il y a quelque chose de mystique dans l’idée qu’il se fait de lui-même et de son destin.

Influences orientales et occidentales

Le peuple russe s’est enrichi de multiples influences qui se sont superposées sans fusionner.

  • Byzance lui a donné le goût des discussions subtiles et une habileté diplomatique qui contrastent avec un aspect plus primitif.
  • De l’Europe orientale, il a reçu sa tradition chrétienne, orthodoxe et évangélique, qui a laissé aux Russes des traits de bonté et de charité. L’idéalisme mystique va de pair avec l’esprit de sacrifice et le dévouement.
  • Il doit à ses origines asiatiques sa patience et son endurance. Il subit les épreuves, les accepte, se soumet, même s’il n’en pense pas moins. Nitchevo, signifie cela ne fait rien ; l’essentiel c’est de survivre. « Cette attitude résulte d’une accoutumance séculaire à l’épreuve, provenant des intempéries, des invasions, de la tradition de cruauté de l’histoire dans cette partie du monde »… et révèle une « philosophie orientale de gens instruits par les siècles à subir ».

Les Russes n’ont pas fait la synthèse des influences orientales et occidentales et vivent avec leurs contradictions. Cela explique en partie le caractère fantaisiste et excessif du Russe qui ne connaît pas de juste milieu. « Il sait allier le charme et la brutalité, l’amabilité et la grossièreté, la souplesse et la violence ; et avec lui on ne sait jamais sur quel pied danser… On observe dans un même individu, la coexistence de l’humilité et de l’orgueil, de l’idéalisme et du cynisme, de la sainteté et du vice, et le passage se fait sans transition, avec des retours singuliers ».

Le caractère russe

Après avoir analysé les influences qui ont marqué le peuple russe, André Siegfried essaye de dégager les traits marquants de son caractère.

Il constate que sa capacité à subir ne s’accompagne pas de pessimisme, bien au contraire il fait preuve d’optimisme, de dynamisme, de confiance et n’a aucun complexe d’infériorité.

Ce peuple fantaisiste et spontané, est doué, créatif mais pas toujours efficace ; si l’on compare les résultats obtenus à l’effort fourni, le rendement est assez faible. « Le temps ne semble pas avoir plus de cadres que la steppe… Le Russe, ce bohème, n’a aucun sens du temps ».

Affectifs, passionnés, émotifs, les Russes vivent avec beaucoup d’intensité les relations humaines ; ils peuvent se dévouer à une cause et vivre une passion mystique. Ils aiment parler sans fin, discuter sans aboutir nécessairement à des conclusions, et se complaisent à poser les problèmes dans l’absolu.

Loin des contingences matérielles mais capables aussi d’accumuler des chiffres et des notes techniques, ils ne comptent pas leur temps et peuvent faire preuve d’une patience orientale.

Russie et Occident

« L’Occident s’est singulièrement trompé sur la Russie » et ne comprend pas plus aujourd’hui pourquoi ce peuple affectif peut aussi être violent, à la fois idéaliste et cynique, comment derrière la souplesse diplomatique, il peut y avoir de la brutalité et comment il peut passer d’un état à l’autre sans transition.

Les Russes sont différents ; pour eux, par exemple, la propriété n’est pas sacrée et ceux qui gagnent de l’argent sont considérés comme « un peu malhonnêtes », ce qui ne les empêche pas de rechercher la richesse comme les autres et d’y trouver une preuve de leur réussite. Mais pour Berdiaef, « le peuple russe fut de tout temps… animé d’un esprit de détachement terrestre, inconnu aux peuples de l’Occident. Il ne s’est jamais senti lié et enchaîné aux choses de la terre, à la propriété,… »

Ces caractéristiques sont à l’antipode du puritanisme anglo-saxon constructif. Comment ne pas opposer cette attitude à l’efficacité pragmatique de l’Américain ? Les Russes ne se reconnaissent pas non plus dans l’ordre et le sérieux allemands. Ils sont différents, uniques dans leurs contradictions et difficiles à cerner si on ne pénètre pas dans la profondeur de l’âme russe.

André Siegfried se demande si ce n’est pas une erreur de croire qu’il y a eu un changement fondamental après la révolution de 1917. Le bolchévisme a-t-il renouvelé le peuple russe ou a-t-il pu s’implanter en Russie parce qu’il n’était pas antinomique avec les caractéristiques essentielles russes ?

Que dire alors après la chute du mur de Berlin et les événements qui ont suivi ? L’âme russe reste un mystère pour les Occidentaux qui ne perçoivent pas la nostalgie de l’empire chez ce peuple humilié d’avoir perdu son statut et rancunier à leur égard. Jusqu’où l’amour des Russes pour leur pays peut-il les conduire ?

Aujourd’hui on retrouve le Russe avec ses excès et ses contradictions : froid et passionné, dur et émotif,… bref impénétrable pour un être rationnel qui cherche à le décrypter. Mais si on le prend par les sentiments, on peut alors commencer à pénétrer dans son monde tumultueux, excessif, fantaisiste ; on peut commencer à saisir comment la soumission et la détermination peuvent coexister.

« On ne peut comprendre la Russie par la raison
Ni la mesurer en mètres usuels,
Elle a son caractère à elle :
La Russie, on ne peut que croire en elle. »

Fiodor Tiouttchev

 Laure Rostand, Akteos, leader des formations interculturelles
Suite de La discipline allemande – Prochain article : Le dynamisme américain
Source : L’âme des peuples, 1950, André Siegfried

Lire aussi : Décryptage interculturel de la stratégie russe

Au sujet de l'auteur

Laure Rostand

Passionnée par l’aventure interculturelle, Laure Rostand a créé Akteos pour développer l’approche interculturelle dans les entreprises et les accompagner à l’international. Après des études à l’IEP de Paris et à la Sorbonne en psychologie, elle a travaillé dans la banque en Espagne, puis dans les ressources humaines, avant de diriger des sociétés de formation et de traduction. Elle se consacre actuellement au développement d’Akteos en France et à l’international.

Il y a 1 commentaire

  • Martin Jean Luc Martin Jean Luc dit :

    Le problème de l’incompréhension de l’âme russe par les Occidentaux n’est pas récent car déjà Dostoïevski écrivait en son temps  » S’il existe au monde un pays qui soit aux yeux des pays voisins plus inconnu, plus in-étudié, plus incompris et plus incompréhensible que tout autre pays, c’est certainement la Russie aux yeux de ses voisins occidentaux. Pour l’Europe la Russie est une des énigmes du Sphinx ; on inventera le mouvement perpétuel et l’élixir de la vie avant que l’Occident ne comprenne la vérité russe, l’esprit russe, son caractère et son orientation ».
    Ceci étant, parmi les singularités de l’âme russe, une des données les plus déconcertantes pour nous autres Occidentaux est cette alliance entre une grande sensibilité qui nous le rend attachant et un caractère fuyant car peu intéressé par la chose écrite, par la parole donnée, par la convention, par le traité… ne concluant jamais… qui nous fait parfois haïr et nous défier de cet « émotif-inactif »… Comme l’a écrit dans une boutade Tchekhov : « Le Russe aime à se souvenir, il n’aime pas vivre… » De quoi donner bien des soucis à nos hommes d’affaires en somme… JLM

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