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Cultures & Pays Livres
Le complexe de l’autruche français
19 novembre 2015
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Après l’article de Laure Dykstra « Quand Churchill parle des Français », voilà un point du vue différent sur les Français vus par un Français…

Pour en finir avec les défaites françaises

Pour en finir avec les défaites françaisesOn doit à Pierre Servent une étude du complexe de l’autruche français. Cet essai, rédigé en 2011, par ce spécialiste des questions de défense et de stratégie militaire, enseignant à l’école de guerre, propose une analyse originale de trois grands désastres militaires français de 1870, 1914 et 1940 et de leurs causes.

C’est la mise en perspective historique qui contribue à l’originalité de ce travail, davantage que l’identification des traits de caractères « bien français » (arrogance, conformisme, respect tatillon de la hiérarchie et du formalisme, etc.) que la seconde partie du livre traite au travers d’exemple récents.

S’il est en effet assez courant de déplorer cette obsession française de la forme parfaite et son corollaire qui est le mépris des contingences, il est fascinant d’observer combien ces « travers », si profondément ancrés dans nos esprits hexagonaux, ont contribué à l’aveuglement des « élites » et à la poursuite de choix parfois désastreux. Et ce, en dépit du courage et de la lucidité de quelques lanceurs d’alertes, parfois traités avec mépris et le plus souvent écartés des décisions pour cette même raison.

C’est le cas d’un colonel Stoffel, en poste à Berlin en 1870, avertissant un état-major français, sourd à ses mises en garde, de la puissance militaire prussienne, ou bien d’un colonel de Gaulle, marginalisé, s’épuisant à prévenir sa hiérarchie, largement acquise à la doctrine Maginot, des bouleversements provoqués par la motorisation des forces militaires.

Toutes aussi inspirantes sont les figures de ces « hérétiques » allemands, Manstein, Rommel, Guderian, qui, contrairement à l’image que l’on se fait souvent de nos voisins germains, réputés d’un suivisme grégaire, surent déjouer le conservatisme de leurs propres états-majors pour faire triompher des plans d’attaques audacieux, ressuscitant « l’esprit d’Iéna » fondé sur l’initiative individuelle, la rapidité et l’opportunisme.

Face à une armée allemande qui a souvent su se remettre en question et se doter des ressources matérielles et spirituelles nécessaires à la victoire, on demeure parfois stupéfait par ce mélange de légèreté, d’arrogance et de dogmatisme qui a pu conduire l’armée française au chaos avant qu’elle ne parvienne, miraculeusement, mais à quel prix, à se relever.

L’auteur cite Clausewitz, incarnation de la renaissance de la pensée stratégique allemande et sa notion de « frottement, seul concept qui permette de se faire une idée assez générale de ce qui distingue la guerre réelle de la guerre sur le papier », pour déduire de ses observations que la France préfère « gommer l’idée même de frottement qui vient gêner les beaux ordonnancements, les figures de style, les belles arabesques ».

Un scénario français qui se répète

Fourmillant d’anecdotes, le livre dépeint de manière clinique le spectacle saisissant des généralissimes Joffre puis Gamelin incapables de comprendre et de réagir à l’écrasement de leur armée. A 25 ans de distance, c’est le même scénario qui se reproduit :

  • On sous-estime naïvement l’adversaire sans se rendre compte qu’il a développé un outil puissant (la mitrailleuse et le canon en 1914, les panzers appuyés par les stukas en 1939),
  • On se convainc que la doctrine officielle est la meilleure (« l’offensive » en 1914, la ligne Maginot en 1939)
  • Comme l’on n’a pas prévu de plan B et que la chaine de décision est sclérosée, lorsque le drame survient, on ne peut plus rien faire.

Transposés à l’époque actuelle, ces travers ne sont pas moins redoutables et le livre consacre quelques développements savoureux au goût de « la note parfaite« , à la maladie du « papier », à l’obsession de « la grandeur » à tous propos, aux indéracinables phénomènes de cour trahissant une nature fondamentalement monarchique, au langage « implicite », inaccessible aux non initiés. Autant d’idiomes nationaux qui peuvent s’avérer des handicaps dans un monde en mutation.

Cependant, il ne faudrait pas déduire de ces démonstrations que le caractère français est irréformable et que le destin de la France est celui d’une nation éternellement vouée à l’échec. Si le diagnostic paraît sombre, c’est qu’il se limite volontairement à des épisodes particulièrement tragiques de l’histoire française.

Pour autant, l’auteur ne manque pas d’insister sur cet autre versant du génie français, si paradoxal, lui permettant de trouver des ressources exceptionnelles quand tout semble perdu. Songeons au miracle de la Marne, à l’appel du 18 juin, à la Résistance et à tous ces succès qu’il faut expliquer par le ressort chevaleresque de la « furia francese » qui peut produire des miracles sur tous les champs de bataille, hier comme aujourd’hui.

Après avoir ainsi rappelé les mérites propres de la France, ses formidables atouts et sa capacité de rebond, le livre se conclut sur une mise en garde : parce que « la paresse intellectuelle est en général le corollaire de l’arrogance, la mobilité mentale doit rester de rigueur ». 

« Il est utile de se mettre en danger intellectuellement pour mieux imaginer le coup d’après (…) Pour le faire le courage s’impose. (…) Dire est le commencement du faire ».

Source : Le complexe de l’autruche – pour en finir avec les défaites françaises de Pierre Servent

A lire aussi « Quand Churchill parle des Français » de Laure Dykstra

Au sujet de l'auteur

Jean Hubert

Il y a 1 commentaire

  • Jean Luc Martin dit :

    Ce blog étant dédié à l’interculturel, il me semble utile de rappeler qu’une bonne analyse de l’immobilisme voire de la sclérose qui caractérise la pensée militaire française tout au long du XX° siècle, gagnerait à s’appuyer sur la prise en compte d’un certain nombre d’éclairages repris dans les différents modèles d’analyse interculturelle que nous utilisons régulièrement.
    Pierre Servent, que j’ai apprécié dans le temps comme responsable de mon groupe de travail à l’Ecole de guerre, est un auteur qui ne peut être taxé de parti pris sur un sujet encore sensible dans l’institution militaire et les faits qu’il présente sont incontestables.
    Pour autant, si on passe ces faits au crible des enseignements que nous ont livrés Philippe d’Iribarne à propos de la logique de l’honneur, Geert Hofstede s’agissant du poids des différences hiérarchiques ou Fons Trompenaars en ce qui concerne les notions de statut attribué et acquis, on comprend rapidement que la situation de l’armée française tout au long du XX° siècle est aussi celle d’une grande partie de la société française. Une fois qu’on a intégré cette approche on ne peut plus s’étonner de l’accueil mitigé qui ne pouvait manquer d’être réservé par les « caciques » de l’institution aux idées novatrices des « jeunes premiers »… Etre « pertinent » est une chose… être « impertinent » en est une toute autre…
    Bien évidemment, les conséquences de cette tendance lourde ont été accentuées par le fait que les officiers qui « étaient aux affaires » appartenaient à chaque fois à une génération marquée par certains événements comme en 1870 la nostalgie des conquêtes du premier Empire, en 1914 la capitulation honteuse de Sedan et la perte de l’Alsace-Lorraine, ou en 1939 par le souvenir traumatisant du fait que « le feu tue »… soigneusement entretenus par une « gérontocratie » militaire composée parfois d’hommes sérieusement malades comme Gamelin ou diminués, incapables de rivaliser tant physiquement qu’intellectuellement avec leurs « jeunes homologues » d’Outre-Rhin « boostés » qui plus est par le dynamisme du nazi triomphant et porté par une opinion publique favorable…

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