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Cultures & Pays
Noël au Burkina-Faso
17 décembre 2015
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Dialogue interreligieux au son des fourchettes

À l’instar d’une grande partie du monde, Noël au Burkina-Faso rime avec réjouissances, prières et fêtes des enfants et pour les enfants.

Un concours de crèches de Noël

Noël au BurkinaAu sein de nombreuses familles, les enfants se lancent avec hardiesse dans l’édification de crèches de Noël. Celles-ci sont généralement bâties à mains nues à partir de terre ou d’argile de fortune, ramassés de façon anarchique par les gamins dans leur quartier de résidence. A ce matériau de base, s’ajoute parfois de la paille qui donne aux crèches un aspect traditionnel et authentique. D’autre part, ce sont des boites de conserves de sardine qui sont recyclées pour servir de moules à la fabrication de mini-briques. Et selon les cas, on aperçoit des statuettes du petit Jésus et de ses parents trônant en bonne place au centre de la crèche.

Toutes sortes de décorations viennent donner aux œuvres cette allure festive tant recherchée. Pour les plus chanceux, ils auront même réussi à se procurer de la peinture, des guirlandes ou des jeux de lumières qui permettent à leur édifice de briller de pleins feux.

Partout au Burkina, les plus jeunes se passionnent pour cette activité récréative et qui fait, en outre, l’objet d’une farouche compétition. Les enfants se livrent à une bienveillante concurrence pour la réalisation de la plus belle crèche du quartier. C’est ainsi qu’une chaine de télévision a même eu l’idée de récompenser chaque année, les trois plus belles œuvres à la suite d’un concours. Elle sillonne tous les quartiers de Ouagadougou pour dénicher les perles rares.

Une affaire de solidarité communautaire

Ici, la communauté s’entend comme celle constituée par le voisinage dans les quartiers d’habitation. Ses membres sont reliés par des liens de proximité géographiques qui induisent des rapports de droits et de devoirs consentis et alimentés par de nombreux rituels, parmi lesquels le partage de repas en situation de fêtes religieuses.

En effet au Burkina, la célébration de Noël résonne aussi avec l’esprit de solidarité, de partage et de générosité entre des membres, pas seulement d’une même famille, mais également du même quartier.

Le jour venu, dès que le soleil est monté au zénith, un rituel très attendu par les uns et mis en scène par les autres, va commencer : il s’agit de la ronde des plats.

Noël au BurkinaC’est une ballade joyeuse de repas cuisinés pour la circonstance par chaque famille de confession chrétienne. Elle confie ensuite à ses enfants la mission d’offrir ce plat, soigneusement garni, aux familles musulmanes voisines.

Le plus souvent, ces plats sont dressés sur la tête des enfants sur un tissu, en guise de dessous de plats. Puis il ne reste plus qu’à ces derniers de jouer leur rôle d’ambassadeurs. On les aperçoit par groupe de deux ou de trois en file indienne devant la porte de leurs voisins. Ils n’ont pas besoin d’ouvrir la bouche qu’un membre de la famille bénéficiaire vient à leur rencontre pour les débarrasser de leurs victuailles. Le rituel continue avec le transfert de la nourriture et le rendu immédiat des plats vides. Chacun sait que le même plat sera utilisé pour le service de la famille suivante, alors il faut faire vite. Mais par principe, les plats vides seront remis sans être nettoyés, c’est ainsi ! En effet il existe une croyance qui entoure cette forme d’interdit.

Le protocole se termine enfin sur des remerciements et des vœux appuyés, que les ambassadeurs seront invités à transmettre à leurs parents.

A peine de retour à la maison, et déjà en cuisine les prochaines louches géantes fumantes sont prêtes et vont remplir de nouveau les plats de sauces et de savoureux morceaux de viandes (bœuf, poulet, pintades). Aussitôt la maman charge les enfants et c’est reparti !

L’étendue concernée par cette distribution quadrille la zone composée des voisins musulmans autour de la maison : ceux avec qui l’on partage un mur mitoyen sur les quatre côtés, ceux qui sont en face, situés du côté opposé de la route et ceux qui sont plus éloignés (voire d’un autre quartier) mais avec qui l’on partage des rapports privilégiés. Cela peut représenter environ six familles différentes.

Une dimension trans-culturelle

Il existe un lien de réciprocité avec chacune des familles faisant l’objet de ce partage de nourriture. Autrement dit, les rôles s’inversent quelques mois plus tard lorsque les familles chrétiennes reçoivent à leur tour des repas de la part de leurs voisins musulmans à l’occasion des grandes fêtes musulmanes du Ramadan ou de la Tabaski.

Pour ainsi dire, les fêtes des uns sont aussi attendues et célébrées par les autres. A ce titre ces célébrations prennent une dimension trans-cultuelle et les deux communautés sont liées par une relation de partage.

Ce rituel croisé est une pratique bien ancrée dans les mœurs au Burkina, basé sur des valeurs interreligieuses et communautaires aux vertus manifestes.

Il constitue un des nombreux gestes sociaux à dimension collective qui permettent de faire vivre la relation de bon voisinage. Mais au delà, cette tradition d’échanges culinaires donne l’occasion à chacun de réaliser un acte de respect et d’acceptation de la religion de son voisin et de signifier les qualités altruistes de la sienne.

Du côté de la famille bénéficiaire, c’est un moment très attendu dans l’année, surtout par les enfants qui d’avance se régalent dès le lever du jour, assurés de recevoir de quoi festoyer en ce jour de fête des autres, qui devient finalement la leur. Un rituel qui somme toute participe, à travers la séduction des papilles, à l’éducation des plus jeunes à la tolérance religieuse. Quant aux parents, c’est en prime une bonne occasion de réaliser des économies de un ou plusieurs jours de popotes.

Dans un pays d’environ 60% de musulmans et 40% de chrétiens, la coexistence harmonieuse de ces deux grands courants religieux a toujours existé. Le dialogue interreligieux se réalise ainsi depuis longtemps sans discours, mais juste au son des fourchettes et des cuillères.

En un mot, dans sa dimension sociale, la fête de Noël (au même titre que les autres fêtes religieuses) sert d’opportunité pour faire vivre un lien, la relation entre les membres de la communauté de voisinage, tout en servant également d’outil pour saluer symboliquement la cohésion interreligieuse.

L’évolution des coutumes

Cette pratique d’échanges de repas interreligieux entre familles de même quartier résiste mal aux effets engendrés par la mondialisation. Parmi les facteurs qui contribuent aujourd’hui à freiner sa perpétuation, notons la pression économique, le développement des quartiers résidentiels et le départ des enfants des cours familiales.

  • La pression économique vécue au fil des années par les familles, caractérisée par la flambée des prix des denrées alimentaires, constitue sans doute la cause principale du recul de cette pratique. Dans les marchés, il est commun de dénoncer le coût exorbitant de la simple tomate au sac de riz, en passant par la botte de persil ou le litre d’huile. Ainsi cette réduction du pouvoir d’achat et l’affaiblissement du panier de la ménagère ont un impact direct sur la capacité des familles à entretenir le rituel. Tant et si bien qu’en période de fêtes, il n’est pas rare que certaines familles choisissent de quitter leur domicile de bonne heure pour une absence prolongée toute la journée, ceci afin d’éviter la gêne de ne pouvoir assurer la coutume. Comme nous laisse comprendre l’anthropologue et sociologue Dominique Desjeux, dans les modes de vie des individus, il y a les pratiques et leurs valeurs, et entre les deux, il y a les contraintes. En définitive, l’usage se maintient tant bien que mal au gré des années et selon les possibilités de chacun. Parfois c’est l’ancienneté des relations de voisinage qui va justifier que l’on se plie à certains actes sociaux, ce qui est souvent le cas dans les vieux quartiers.
  • Le développement des quartiers résidentiels, qui est l’une des composantes de l’urbanisation des villes, entraîne des modes de vie qui tendent à installer des barrières invisibles entre les voisins. Jadis, dans la vision traditionnelle africaine, « le voisin avait un statut de parenté » le rappelle l’historien Joseph Ki Zerbo. Or cette considération sociale semble s’étioler de plus en plus, quand bien même elle reste une réalité au sein des milieux populaires et dans certaines classes moyennes. Là, ces familles continuent de partager et d’entretenir des relations étroites et quotidiennes empreintes de solidarité et d’assistance mutuelle, dans les moments de joie et de peine.
  • Le départ des enfants des cours familiales représente un facteur de déperdition si le relais n’est pas assuré. Devenus adultes, les jeunes d’hier se sont déplacés ou pour certains, ont tout simplement changé de pays de résidence. Les parents vieillissant ne peuvent pas dans ces conditions perpétuer la ronde.

Enfin, concernant le phénomène des crèches faites maisons, les chefs d’œuvre des gamins côtoient désormais les crèches industrielles bon marché. Le plus souvent importés de Chine et vendues au bord des grandes artères des villes, celles-ci sont davantage dédiées à la décoration intérieure compte tenu de leurs petites tailles et de leur mobilité.

Olga Ouédraogo, consultante Akteos, leader des formations interculturelles

Au sujet de l'auteur

Olga Ouédraogo

Olga Ouédraogo

De double culture burkinabé et française, Olga Ouédraogo est consultante et formatrice sur les enjeux interculturels, en particulier entre l'Afrique et l’international. Elle possède une expérience croisée des environnements africains (20 ans) et européens (18 ans) et a exercé plus de dix ans au sein de projets multiculturels dans des secteurs variés -communication, presse, cinéma, RH, santé et solidarité internationale-. Son parcours et ses acquis sans cesse renouvelés lui donnent les clés pour accompagner les acteurs ici et là-bas pour optimiser le management, la communication, les négociations et les relations sociales interculturels. Elle est diplômée en communication et en relations publiques, formée aux savoirs et outils interculturels, certifiée en ingénierie de formation et diplômée en audiovisuel. Mais c’est avant tout sa passion pour les logiques humaines et pour le dialogue interculturel qui nourrit sa vision.

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