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L’Interculturel chez Levinas
14 janvier 2016
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Levinas appliqué au management interculturel

D.DelyEntretien avec Didier Dely, directeur général de la SEMAEST

Philosophie dans le monde de l’entreprise ? Levinas appliqué au management et à la diversité multiculturelle ? M. Didier Dely a bien voulu nous parler des apports de la pensée lévinassienne à son quotidien professionnel de dirigeant. Pédagogiquement, sans tabous, il a relevé le défi avec brio.

Comment la philosophie influence-t-elle le style de management d’un dirigeant d’équipe multiculturelle et diverse ? Et comment est-elle un puissant vecteur de l’interculturalité ? Voilà les deux questions auxquelles répond cet entretien. Il répond à une troisième question, plus intérieure : comment, sans angélisme, percevoir l’autre comme un antidote à la méfiance et l’intolérance ?

Emmanuel Levinas

La vision interculturelle de LevinasNé en 1906 en Lituanie, d’éducation juive traditionnelle talmudique, Emmanuel Levinas est naturalisé français en 1930. Enseignant en France, il connaîtra l’horreur de la guerre, sera prisonnier de guerre en Allemagne où il sera soumis au travail forcé. A son retour, il apprendra que toute sa famille a été exterminée. De ce drame, de sa tentative de comprendre le mécanisme mental conduisant au génocide, naîtra sa conception de l’Altérité. Il meurt le jour de Noël 1995.

Une vision de l’altérité

Levinas vous accompagne quotidiennement et depuis longtemps dans votre vie professionnelle. Pourriez-vous sommairement, en introduction, le situer, dans le monde des idées, sur le plan de la construction de la relation à l’autre ?

En Europe occidentale, on peut dater un jalon dans la définition de l’identité de l’individu avec Descartes.

Face au « doute radical » cartésien, qui remet en cause tout savoir, les seules choses dont le sujet soit sûr sont son essence et son existence. C’est le célèbre cogito ergo sum (je pense donc je suis). Le reste, tout ce qui n’est pas lui, c’est le ça, l’indéterminé, l’incertain.

A travers les déformations multiples de cette pensée, on aboutit à une forme d’égoïsme : « Je » est le centre du monde. Nous continuons, me semble-t-il, en Occident, à être empreints de cette philosophie, qui est tout sauf une ouverture à l’autre.

Après Descartes, d’autres philosophes, jusqu’à ce que Levinas théorise sa vision de l’altérité, ont évidemment continué à esquisser une théorie des fondements de l’individu. Ils ont évolué vers une pensée qui englobe l’autre, mais tel un alter ego.

L’autre, c’est moi…

Oui, c’est ça. Cette conception engendre le communautarisme et le repli identitaire. On s’ouvre aux autres dès lors qu’ils sont semblables à soi. On cherche chez eux des similitudes avec soi-même. Tout ça ne fait pas une relation interculturelle.

Pour la première fois, avec Levinas, c’est l’autre, radicalement différent, qui nous constitue. Et, nous ne sommes constitués, nous n’existons, que parce que l’autre nous regarde[1].

L’épiphanie du visage

Voudriez-vous alors définir un concept central de la pensée lévinassienne : l’épiphanie du visage ? Et ce qu’elle implique sur le plan des relations interpersonnelles et interculturelles ?

La vision interculturelle de LevinasLevinas explique que l’individu vit ce qu’il appelle la « sublime liberté », qui est la forme suprême de l’individualisme. L’irruption du visage de l’autre bride cette sublime liberté. Se crée la relation sociale. C’est ce que Levinas appelle « épiphanie du visage » (épiphanie au sens de la survenance, de ce qui survient).

L’autre limite notre sublime liberté et la limitant nous construit en tant qu’être social. Et l’un des moteurs de cette construction, c’est la vulnérabilité de l’autre, qui pour la personne qui le rencontre crée de facto une responsabilité. Levinas a même écrit : « je suis plus responsable de l’autre qu’il n’est responsable de moi ».

Si on déroule cette pensée, notre richesse personnelle en tant qu’individu passe par la confrontation à ce qui est différent. Nous ne sommes pleinement hommes que si nous nous confrontons et acceptons l’irruption du visage radicalement différent de l’autre. En clair, rencontrer nos semblables est moins important que rencontrer ceux qui ne le sont pas. Soit qu’ils aient une culture, une religion, une couleur de peau ou une position sociale différente.

Cette responsabilité que nous avons envers l’autre impose la fin de la méfiance.

Levinas appliqué au Management

Comment est-ce que cette approche lévinassienne s’illustre dans votre quotidien de dirigeant ?

Lorsqu’on est confronté à la différence, en étant capable de l’envisager comme un potentiel et non une menace, cela permet, d’une part, de relativiser ses propres certitudes et, d’autre part, de pouvoir nourrir un dialogue qui, à la fois, nous grandit et, surtout, est un merveilleux moyen de nouer des relations fructueuses. Dans un échange interculturel, où la relation primerait particulièrement sur la tâche, l’approche lévinassienne est une très forte plus-value.

Depuis plusieurs années maintenant, cette approche me permet de manager des équipes, et, en particulier, des équipes en situation d’urgence. Levinas me donne de la bienveillance et une capacité à comprendre que l’autre est différent. Et l’autre, en l’occurrence, ce n’est pas uniquement quelqu’un qui est différent seulement en termes de culture ou de couleur de peau, c’est quelqu’un qui est différent en terme de milieu socio-professionnel, de vie familiale par exemple voire de mode de pensée (« cerveau gauche » ou « cerveau droit » par exemple) et je suis capable de comprendre ses contraintes, ses limitations. Levinas nous enseigne à nous mettre à la place de l’autre. Donc de la responsabilité qu’il induit vers l’autre induit, bien sûr, la bienveillance et la compréhension et le fait aussi que nous n’avons pas à imposer nos propres codes.

Trop de managers considèrent que l’objectif prime sur l’humain et impose une fusion des individus dans l’uniforme. Si on a une approche lévinassienne, on sait que l’objectif n’est atteint que dans le respect des différences dans l’équipe.

Quel impact sur la direction de projet ?

L’approche lévinassienne nous conduit d’une certaine manière à s’affranchir de la notion de hiérarchie, puisqu’on est devant des femmes et des hommes dont la relation nous nourrit. Elle facilite un équilibre subtil entre la nécessité pour un dirigeant de diriger et la capacité à créer un corps collectif.

Une approche lévinassienne du management de la gestion de projet nous ferait peut-être dire que manager, c’est dire bonjour, décider et dire merci[2]. On n’est cependant pas dans un angélisme qui consisterait à dire que l’on est tous égaux. Il faut décider et défendre des intérêts, certes, mais la relation à l’autre est tellement différente lorsque l’on n’est pas sur la défensive… On projette de l’empathie. Cette empathie, cette bienveillance permettent vraiment de décupler ce qu’on peut attendre des autres dans une relation professionnelle et ce que les autres aussi peuvent attendre de vous.

L’épiphanie du visage appliquée au management ou à la relation interculturelle, c’est un concept de valorisation réciproque, où l’on n’est plus dans l’imposition, mais dans l’échange et la libre volonté, d’une certaine façon, de faire plaisir à l’autre. Mutuellement, on se répond, c’est une entrée en résonance, on se valorise, on tire le meilleur de l’autre en tirant le meilleur de soi et, au final, on sort grandi des projets, de la relation. Et, en plus, ça permet d’engranger de nouveaux contrats !

Et concernant la gestion d’équipe ?

Première chose, je le répète, Levinas nous enseigne à tenir compte des appétences des gens. Il nous invite à modifier nos modes de management en fonction des différences des individus pour réussir à faire en sorte que vous leur procuriez un bien-être au travail et que ce bien-être soit productif pour la société et l’équipe. On ne peut pas appliquer notre propre mode de mobilisation du cerveau, conceptualisation, projection vers l’avenir ou, au contraire, cadre et normes à toutes les situations, de manière égale. Comprendre ce simple fait, c’est le fondement d’une relation interculturelle saine.

La deuxième chose concerne la notion de justice. Vous êtes responsable de l’autre, mais vous êtes aussi responsable de tous les autres. Levinas explique que c’est là que se fonde la notion de justice. Elle n’est pas fondée dans les actes injustes que l’autre commet envers moi, mais dans les torts de l’autre envers la collectivité.

Appliqué à la gestion d’équipe, ça consiste à dire que vous pouvez tolérer qu’un des membres de votre équipe ait un comportement qui ne soit pas celui que vous souhaitez, et ce par des formes diverses de « déviances », y compris l’insubordination, dans certaines limites, bien entendu, s’il aide à la productivité ou nourrit la relation. Par contre, vous devez intervenir lorsque cette personne crée du tort au reste du groupe et en dissocie son harmonie. Donc, vous jouez en permanence entre la prise en compte de l’altérité et la justice. Par conséquent, on n’est jamais dans l’angélisme d’une relation égalitariste où tout est permis, mais dans une réelle adaptation à la différence de l’autre, dès lors que cette différence nourrit le groupe.

[1] C’est d’ailleurs intéressant de voir à quel point dans les théories de la mécanique quantique on retrouve un concept similaire. On sait aujourd’hui, et, en particulier, grâce à la confirmation de l’existence du « champ de Higgs », avec la découverte du Boson de Higgs, qu’une particule « n’existe » que parce qu’elle est « observée ». Levinas, prescient, découvre, en termes philosophiques, ce que l’on découvrira aussi en mécanique quantique, beaucoup plus tard : les particules ne quittent l’état ondulatoire probabiliste et ne se matérialisent que parce que nous les observons.

[2] C’était l’expression favorite de mon coach, le regretté Alain Coscas.

 Propos de Didier DELY, recueillis par Mehdi Clément pour Akteos

 

Emmanuel Levinas, Totalité et infini, Le Livre de poche
Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou Au-delà de l’essence, Le Livre de poche
Salomon Malka, Levinas, la vie et la trace, Albin Michel
Michaël de Saint-Cheron, Entretiens avec Emmanuel Levinas, Le Livre de poche

Au sujet de l'auteur

Didier DELY

Didier DELY

Né en 1957, Didier DELY a suivi une formation d’ingénieur des Services Techniques-Ponts et Chaussées de la Ville de Paris. Spécialiste en gestion urbaine, son parcours l’a conduit à travailler en différents points du globe, notamment dans les domaines du génie urbain, de la gestion de crise, du conseil et de la coopération technique internationale. Il a aussi organisé des chantiers de reconstruction dans le cadre de missions humanitaires après de grandes catastrophes naturelles. Directeur Général de la Ville de Paris, Directeur de la Propreté et de l’Eau depuis 2008, il devient, en 2012, Directeur Général de la SEMAEST, Société d’économie mixte de la Ville de Paris spécialisée dans la construction et le développement économique de proximité. Il est également Président exécutif de la Foncière Paris Commerce, ancien auditeur de l’IHEDN et parrain de l’Association Impulsion 75, dédiée à la réinsertion des jeunes en décrochage lourd.

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