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Cultures & Pays
Décoder la culture japonaise
17 mars 2016
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Le Japon, un pays mystérieux pour les Occidentaux

Pierre FayardPierre Fayard, professeur des universités à l’Institut d’Administration des Entreprises à l’Université de Poitiers, a écrit de nombreux ouvrages et articles autour de la stratégie et du Japon. Il a bien voulu nous donner quelques clefs de compréhension pour nous aider à décoder la culture japonaise.

Pourriez-vous nous livrer quelques clefs pour mieux décoder la culture de l’Empire du Soleil Levant ?

JaponTrès vaste question. Je ne peux que vous en donner une appréciation personnelle à partir de ma proximité quotidienne avec cette culture et ses classiques de la stratégie.

On peut déduire nombre de ses caractères à partir de la considération physique du Japon, archipel montagneux sans profondeur ni ressources naturelles, et soumis à des caprices sismiques imprévisibles et permanents. Dans cet archipel, la ressource, essentiellement humaine, est nécessairement vécue de manière communautaire.

L’optimisation de l’espace

Ce dont les Japonais ne disposent pas dans l’espace, ils se le procurent dans le temps par une implication totale dans l’ici et maintenant. L’espace, rare, ne peut être gâché pour un plus tard hypothétique. À l’inverse des Chinois qui tissent l’art du stratagème et du temps long, c’est la floraison sans économie des sakura, les cerisiers en fleurs, qui incarnent l’âme du Japon, celle des samouraïs qui ne connaissent ni la parcimonie ni la modération dans l’action.

L’esthétisme japonais

Ce manque d’espace combiné à la nécessité d’en optimiser l’usage donne des clefs de compréhension. L’esthétisme qui perfuse cette société, et qui se retrouve dans les actes et les faits les plus banals, n’est en rien un vernis. Il est fonctionnel au service d’un impératif d’harmonie collective de la société et avec une nature où les myriades de divinités du shinto, la religion traditionnelle japonaise, célèbrent l’énergie. Cela se traduit dans l’attention, l’écoute et la sophistication constante, y compris dans la suppression comme dans les jardins secs du Zen. Cela conduit les Japonais à rechercher en toutes choses l’essentiel, le Ki, le souffle vital. Si l’on néglige cela, on ne peut rien comprendre ou qu’à moitié aux approches japonaises de l’entreprise, notamment dans son rôle social et responsable, et la nécessité de sagesse qui l’accompagne.

Quelles sont les principales caractéristiques culturelles japonaises qui peuvent surprendre des Occidentaux ?

L’importance du tacite et de l’implicite

Ces deux dimensions se retrouvent dans le fameux modèle (kata) de création de connaissance d’Ikujiru Nonaka, appelé SECI qui reprend phase par phase le taiji tu, soit le symbole dynamique du yin et du yang. Dans l’enseignement traditionnel au Japon, et pas uniquement dans les arts martiaux, il ne revient pas au maitre d’enseigner mais aux étudiants d’apprendre. Il en va de leur responsabilité plus que de leur enseignant, leur sensei, soit littéralement « né avant » qu’ils se doivent d’imiter et de suivre. S’ils n’y parviennent pas ? Soit ils renoncent ce qui est une honte personnelle et sociale, soit ils persistent sans économiser leurs efforts. L’apprentissage est intérieur.

Implication et responsabilité

On pourrait ajouter des usages optimisés du rythme, le sens de la responsabilité des personnels dans l’entreprise du portier au PDG, ou cette relation essentielle avec la nature. Mais je voudrais conclure par le peu d’espace laissé aux états d’âme, et peut être aussi une relation particulière à la culpabilité. Dans une société où la survie est nécessairement collective, être fautif signifie incarner un danger pour le groupe. En conséquence, ce danger doit être éliminé, ou plus exactement c’est à lui que revient la responsabilité de s’éliminer, point à la ligne. Dans ce même ordre d’idée, j’ai toujours été surpris par la capacité extraordinaire à s’impliquer des Japonais en considérant ce que la réalité de l’ici et maintenant impose. Les besoins du moment fondent la moralité et les frontières de la transgression sont flexibles. Pour un Occidental, une société sans péché originel, ça respire, et ça inspire aussi !

Propos de Pierre Fayard recueillis par Guillaume Sarrrazin

Suite de : « du Brésil au Pérou en passant par le Japon »

Prochain article : Quiproquo au Japon !

À lire : LE RÉVEIL DU SAMOURAÏ. Culture et stratégie japonaises dans la société de la connaissance.
Pierre Fayard. Éd. Dunod, Paris 2006.

Au sujet de l'auteur

Pierre Fayard

Pierre Fayard

Chercheur et formateur en intelligence culturelle de la stratégie, Professeur des universités à l’IAE de Poitiers, Pierre Fayard est à l’origine de la création du premier pôle universitaire en Intelligence Économique à Poitiers. Après avoir étudié le Knowledge Management au Japon, il s’expatrie 8 ans en Amérique du Sud en tant que Directeur Général du Centre Franco-Brésilien de Documentation Scientifique et Technique à Sao Paulo, puis Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle à l’Ambassade de France au Pérou. Né à Dakar, Aïkidoka 4e dan, il est l'auteur de livres de stratégie, de romans et de nouvelles. https://pmfayard.com

Il y a 2 commentaires

  • deneuville Philippe dit :

    Konichiwa,

    Autant de richesses d’une façon aussi concise dans aussi peu d’espace…c’est l’ application d’une démarche Japonaise.

    omedeto gozaimasu

    Philippe

  • deneuville Philippe dit :

    Bonjour,

    Le Japon est effectivement mystérieux pour les occidentaux en général, plus ou moins selon les cultures initiales, Américaines, Européennes du Nord ou du sud dont la France.

    Deux exemples

    Le silence au Japon est vraiment d’or quand en France ce n’est qu’une formule ou celui qui parle a le plus forcement raison. En France le silence peut être le signe d’un malaise quand au Japon il est le signe d’intérêt du propos précèdent.

    Le fait aussi de vouloir placer son interlocuteur dans une position la plus confortable possible même dans une négociation commerciale nous apparait à nous Français comme une vilaine flatterie: Pourquoi après lui avoir dit « Konichiwa » me dit il que je suis brillant en Japonais après un séjour de 9 ans au Japon ?

    Que ces mystères sont passionnant à déchiffrer !!!

    Philippe

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