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Anecdotes interculturelles Cultures & Pays
Gestion d’un conflit… particulier aux Antilles
29 septembre 2016
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Le premier prix du Jeu interculturel de l’été a été attribué à Jean-Luc Martin qui décrit avec humour et sérieux l’importance de prendre en considération les cultures locales jusqu’aux croyances ancestrales et le pouvoir des forces occultes.

Du bon usage du quimbois dans la gestion d’un conflit aux Antilles

Voici quelques années, alors que j’exerçais les fonctions de chef de corps d’un régiment du Service militaire adapté stationné en Martinique, j’ai été confronté à une situation de management… insolite.

Un conflit de personnes hors du commun

Conflit aux AntillesUn matin, mon adjoint me fit appeler pour régler un « petit souci ». Des soucis, à vrai dire, nous n’en manquions pas car notre mission en tant qu’unité militaire placée pour emploi auprès du ministère de l’Outre-mer, était de prendre en charge de jeunes adultes des DOM-COM, en situation d’échec scolaire et en voie d’exclusion sociale. Provenant souvent de quartiers déshérités de Fort de France, ces jeunes constituaient un public attachant, mais parfois un peu difficile à gérer.

En entrant dans le bureau de mon adjoint, je découvris, d’un côté de la pièce, une stagiaire en uniforme, affublée d’un pansement impressionnant sur la joue, accompagnée de sa mère très mécontente ; de l’autre, une seconde stagiaire, cachée derrière mon adjoint et terrorisée par les imprécations de la mère.

En fait, suite à un différend amoureux pour un garçon, l’une des filles avait lacéré à coup de cutter le visage de sa rivale pour la punir de lui avoir « volé » son copain. N’ayant pas les moyens physiques de se défendre, la blessée avait fait appel à sa mère, une Saint-Lucienne, considérée localement comme une redoutable jeteuse de sorts. D’où la terreur non feinte de l’agresseuse : « Mon colonel, c’est une sorcière !, punissez-moi mais empêchez-la de me jeter un sort, elle va me faire mourir ! ».

A situation exceptionnelle, mode opératoire atypique

Devant ce cas non prévu dans les manuels de management, deux options s’offraient à moi :

  1. Rester dans le rationnel (et la légalité…) et renvoyer dos à dos les protagonistes en invitant la blessée à porter plainte. L’inconvénient était que cela revenait à rejeter davantage la coupable dans l’exclusion sociale et à tourner en ridicule des croyances locales prises très au sérieux.
  2. Traiter l’affaire « coutumièrement » en sortant de mes attributions, au risque de m’exposer à un recours ultérieur.

M’efforçant de rester le plus sérieux possible, je fis le choix de la seconde option. J’entrepris donc, sans rire, de supplier la jeteuse de sorts de ne pas mettre en œuvre ses pouvoirs occultes dans une histoire aussi banale. Je déplorai aussi l’insouciance irresponsable des jeunes hommes qui « papillonnaient » d’une fille à l’autre, poussant celles-ci à des gestes passionnels mais finalement excusables, tout en promettant que les frais médicaux seraient pris en charge si nous parvenions à un « arrangement à l’amiable ».

Convaincus par mes arguments, les protagonistes convinrent d’en rester là, car réflexion faite, une bagarre au cutter entre filles ne constituait pas un évènement suffisamment sérieux aux Antilles pour qu’on fasse intervenir des « quimboiseurs ». La coupable et les plaignants quittèrent le bureau satisfaits. Avant de sortir, la jeteuse de sort s’arrêta pour me donner à titre de remerciements pour mon arbitrage une belle accolade tout en exprimant à mon endroit dans ce sabir très particulier qu’est l’anglais parlé à travers les Caraïbes, une série de recommandations qui avaient pour objet de me ménager des forces occultes. C’était là ma récompense pour avoir « reconnu publiquement » ses pouvoirs, lui conférant ainsi une « attestation de crédibilité » que la rumeur publique ne tarderait pas à rajouter à son « C.V » de quimboiseuse… car aux Antilles rien ne saurait rester longtemps confidentiel.

Un retour « sur investissement » non négligeable

En jouant le jeu de la jeteuse de sorts et en m’affranchissant de la « voie rationnelle », j’y avais gagné un crédit de popularité certain… D’une part, je n’avais pas tourné en ridicule des croyances qu’on considérait certes comme parfois un peu honteuses mais très présentes socialement… D’autre part, j’avais arbitré adroitement un conflit dans lequel s’exprimaient toutes les ambiguïtés de cette société antillaise matrifocale où les femmes dans le cadre de foyers souvent monoparentaux exercent le pouvoir sans pour autant se voir reconnaître officiellement le rôle majeur qui est le leur.

J’avais désarmé un conflit relationnel en faisant en sorte que personne ne perde la face. En appelant chacun à la prudence face aux mystères incontrôlables de l’irrationnel et du surnaturel, j’étais devenu « l’homme qui murmure à l’oreille des quimboiseurs » et cela n’a pas de prix car tout le monde ne peut pas se vanter d’avoir été obéi par eux ! Si le colonel lui-même, un « zoreille » venu de métropole, s’exprime ainsi publiquement à propos du quimbois, c’est qu’il s’agit d’un sujet sérieux méritant qu’on y prête attention.

Ce crédit de popularité fit que les mois suivants s’écoulèrent dans un climat de quiétude très différent de celui connu précédemment. A quoi tiennent donc parfois les choses…

Les Antilles françaises : départements à part

Les Antilles françaises, tout en étant des départements français à part entière ont perpétué au travers des siècles un certain nombre de spécificités socio-culturelles qui en font « des départements entièrement à part ». Ces particularismes sont l’héritage à la fois de la traite négrière, comme la perpétuation de ces croyances occultes évoquées précédemment, mais aussi de l’esclavage comme en témoignent la conception très particulière qu’on y a du travail, notamment manuel, ou du rapport à l’autorité qui veut qu’un ordre soit toujours donné sur un mode contractuel avec le fameux « Fais ça pour moi ! » qui inverse la relation d’obligation « maître-esclave ». L’intégration dans la vie et le travail quotidiens de ces facteurs culturels bien spécifiques y constitue donc tout à la fois une clé de lecture des comportements ainsi qu’un remarquable levier d’action pour la gestion des ressources humaines. Sans tomber pour autant dans l’engrenage de la « victimisation des populations locales face aux esclavagistes européens » qui conduit à perturber considérablement encore aujourd’hui le fonctionnement de la société et de la vie économique locales, les ignorer ou refuser de les intégrer revient à s’exposer à de véritables déconvenues et à de graves soucis. Pour se les approprier, le mieux reste encore de se plonger dans la lecture de quelques bons romans rédigés par des auteurs locaux, d’observer et d’être à l’écoute des autres, voire de prendre le temps d’aller boire « un feu » (un rhum) avec quelques « compères » pour approfondir certains des dictons ou croyances qui foisonnent… en oubliant les modèles de management classiques appliqués dans le monde de Descartes…

Jean-Luc Martin

Merci pour votre participation au jeu interculturel
Les autres anecdotes seront publiées ultérieurement

 

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Au sujet de l'auteur

Jean-Luc Martin

A l’issue d’une carrière militaire qui l'a conduit à passer de très nombreuses années à l’étranger et outre-mer, Jean Luc Martin enseigne le management interculturel en école de commerce et travaille sur les problématiques de gestion de l’expatriation. Saint-Cyrien, breveté de l’École de guerre, il est aussi diplômé d’un 3° cycle en Sociologie des organisations de l’IEP de Paris et titulaire d’un master en management des ressources humaines de l’IAE de Paris.

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