EN  -  NL
Idées & Débats Management Interculturel
L’homme mondialisé & le management interculturel
30 octobre 2018
0

Philippe PierrePhilippe Pierre, sociologue, consultant et codirecteur du Master en Management de l’Université Paris-Dauphine.

Pierre Robert CloetPierre Robert Cloet, professeur, codirecteur du Master Humanités et Management de l’Université de Paris Nanterre.

Le management interculturel revisité

Pierre Robert Cloet et Philippe Pierre ont bien voulu s’exprimer sur leur dernier livre, L’Homme mondialisé. Identités en archipel de managers mobiles (L’Harmattan),  et nous faire part de leurs réticences face aux approches courantes en management interculturel.

Pourquoi de telles réticences ?

Sous l’effet des diasporas, des migrations, des rapprochements d’organisations (fusions, acquisitions, alliances…), des mobilités géographiques, familiales, estudiantines… il est temps de sortir du découpage rassurant des frontières nationales propres aux travaux de Geert HOFSTEDE et à ses zélateurs, et à une conception de l’identité au travail toute entière dominée par sa culture d’origine !

La plupart des approches proposées et popularisées en management interculturel, au-delà de leur valeur fondatrice indéniable, présentent des individus figés dans les représentations, souvent nationales, donnant une prépondérance aux racines de leur naissance plutôt qu’aux ailes de leurs déplacements. C’est comme si chaque personne était assignée à « résidence identitaire » en fonction de son seul lieu de naissance et de sa seule appartenance nationale !

L’approche culturaliste que nous critiquons est donc souvent binaire et il convient d’en sortir une bonne fois pour toutes. La culture ne naît jamais, elle continue. Comment dès lors penser les bricolages, les tiraillements entre cultures nourricières et cultures des pays ou régions d’accueil ? Quel nom donner à la multiplication des pôles d’identification ? Mondialité ?

Les temps présents nous invitent à une pensée « en archipel » et à des principes de recherche interdisciplinaires qui en appellent ensemble à l’histoire, à la sociologie, à l’anthropologie, au management aussi quand celui-ci est utile…

Que proposez-vous ?

Nos travaux viennent ainsi contester l’idée que l’appartenance nationale soit plus fondamentale et plus décisive dans la construction de l’identité culturelle que l’appartenance à un autre type de communauté. Nous voulons un regard renouvelé.

La globalisation est souvent associée à l’idée d’homogène, de village global. Il y a une disqualification du trajet, de l’itinérance au profit de ce qui est stable, permanent. On y évoque peu les passages individuels d’une forme culturelle à une autre, ce qui participerait d’une trajectographie, pour reprendre les mots de Paul VIRILIO.

Or, en coulisses, se terrent de nombreuses valeurs qui font qu’en management interculturel, il est temps de penser ensemble cultures et identités. Il n’existe pas d’élite homogène en ses pratiques et ses représentations. Il n’est pas de managers en forme de couteaux suisses, parfaitement adaptables en tous lieux !

Nous souhaitons nous intéresser par nos enquêtes d’abord aux vécus individuels qu’à ce qui est inscrit sur le passeport, que ce soit la nationalité, l’âge, le sexe… et comprendre quelles stratégies personnelles sont mises en place dans des environnements variés et changeants.

Ainsi l’approche interculturelle de la mobilité, en privilégiant l’acteur en situation, permet de déterminer les jeux et stratégies utilisés et mis à profit par les personnes mobiles dans leur approche des évènements. Elle nous a permis de mettre en évidence des catégories de personnes mobiles : ubiquistes, qui font « tourner » les autres, doublures mobiles et sédentaires. Ces catégories ne sont pas sans conséquences sur l’asymétrie des atouts et pouvoirs, que nous approfondissons sous les termes techniques de « réticulabilité » et de « motilité ».

Pour autant, une critique sociale ne doit pas faire passer par pertes et profits les plus sédentaires, et questionner les pouvoirs qui leur restent et qu’ils peuvent faire valoir dans l’exercice de leurs relations avec les autres catégories. Que peuvent d’ailleurs faire les ubiquistes seuls ? À part faire voyager les doublures à leur place, et ignorer ceux qui ne bougent pas ou peu ? Est-ce que l’injonction à la mobilité claironnée sur tous les médias dessine un destin pour tous, ou pour une élite qui trouve là le moyen de conserver ou développer son pouvoir ? Une des erreurs serait de croire que réticulabilité et motilité seraient des conditions sine qua non pour définir ce qu’est un talent.

Quelles suites votre démarche pourrait-elle proposer ?

Nous souhaitons poursuivre avec les personnes intéressées, nos propres étudiants, des dirigeants d’entreprises et des partenaires sociaux, l’exploration de dimensions oubliées du management, pour reprendre les termes de Jean François CHANLAT.

Outre l’approfondissement de la notion de stratégie identitaire, de la métaphore du rhizome, il conviendrait de creuser cette injonction permanente à la mobilité de nos sociétés, de cerner l’évolution des dimensions spatio-temporelles, de la communication à distance, de nouveaux rapports de force et de domination associés à l’économie dite « collaborative » ou aux entreprises dites « libérées ».

Le management interculturel, à la croisée de la sociologie, de l’histoire, de la géographie ou encore de la philosophie, se doit selon nous de réinvestir les explorations sur les rapports individus/collectifs, performance/bien-être, de pouvoir, autorité et domination, de créativité et d’innovation, sur les nouvelles formes de travail, sur le transhumanisme et l’intelligence artificielle.

Bref, plus que jamais, l’urgence est de revenir sur les idées reçues, de se casser les os de la tête et de donner sa place à une convergence pluridisciplinaire qui donnerait au management interculturel toute la valeur qu’il mérite.

Propos de Philippe Pierre et Pierre Robert Cloet
recueillis par Akteos, leader des formations interculturelles

Au sujet de l'auteur

Philippe Pierre

Philippe Pierre

Philippe PIERRE, sociologue, consultant et codirecteur du Master en Management de l’Université Paris-Dauphine. Pierre Robert CLOET, professeur, codirecteur du Master Humanités et Management de l’Université de Paris Nanterre.

Il y a 0 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Manager une équipe polonaise

Manager une équipe polonaise

Être un bon manager en France suffit-il pour diri...

Lire la suite
Equipe multiculturelle_devant écran_Réflexion_Storyline

Les équipes multiculturelles en entreprise

Pour avoir managé des équipes multiculturelles d...

Lire la suite
Interviews Regards interculturels

Les interviews de Regards Interculturels en 2017

Des personnalités de renom nous livrent des témo...

Lire la suite