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Points de vue
L’Ouzbékistan, un nouvel eldorado ?
27 novembre 2018
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Olivier Ferrando profite de la visite récente du Président ouzbek en France pour jeter un éclairage sur ce pays peu connu en Europe. S’il est devenu ces dernières années une destination touristique prisée, son ouverture internationale gagne d’autres secteurs.

L’Ouzbékistan, un pays aux multiples visages

L’Ouzbékistan, république au cœur de l’Asie centrale post-soviétique, entourée du Kazakhstan, du Kirghizstan, du Tadjikistan, de l’Afghanistan et du Turkménistan, est connue des touristes étrangers pour les toitures vernissées de Samarkand ou les bazars multicolores de Tachkent et Boukhara.

Moins nombreux sont ceux qui savent que l’Ouzbékistan est le pays le plus peuplé de la région et dispose du tissu industriel le plus dense. La première visite européenne du nouveau président ouzbek Chavkat Mirzioïev, et son passage à Paris les 8 et 9 octobre derniers, est l’occasion de présenter un pays aux multiples visages où les opportunités économiques sont à l’image des cinq milliards d’euros de contrats signés avec la France.

Une histoire millénaire

Un patrimoine, des ressources et une population héritée d’une histoire millénaire

L’Ouzbékistan est entré dans le concert des nations en 1991 avec la dislocation de l’Union soviétique, dont elle composait l’une des 15 républiques constitutives. Jusqu’alors il avait été au carrefour des grandes civilisations.

Jusqu’en 1500 et le développement de routes maritimes concurrentes des routes de la Soie qui avaient largement contribué à la prospérité de toute la région, l’Asie centrale perd sa centralité dans les affaires du monde et devient la périphérie des empires britannique, chinois et russe, en pleine extension aux 18e et 19e siècles.

Place du Registan, Samarkand

À la faveur de la révolution bolchévique de 1917, le Turkestan russe sera intégré au pouvoir des Soviets et la région divisée en cinq républiques socialistes soviétiques. Les frontières et le nom même de l’actuel Ouzbékistan ont donc moins d’un siècle.

Pourtant l’histoire millénaire de ce territoire saute aux yeux du visiteur occidental : la multitude des faciès (asiatiques, turcs, iraniens, slaves), le patrimoine architectural oriental (mosquées, madrassas, minarets, bazars, maisons en terre traditionnelles), les tissus colorés, les mets épicés.

70 ans de pouvoir soviétique

Mais l’Ouzbékistan est également empreint de soixante-dix années de pouvoir soviétique. Si la laïcité est l’héritage direct de l’athéisme communiste, son développement économique est à mettre au compte de la planification soviétique : intensification de l’agriculture irriguée (coton, mûriers à soie, vergers), expansion des pôles urbains à partir des anciennes villes médiévales, développement d’une industrie extractive (uranium, or, gaz).

Usine de transformateurs de Tchirchik

La transformation du tissu économique de l’Asie centrale, et particulièrement de l’Ouzbékistan, a connu une accélération lors de la 2e guerre mondiale. Soucieux de préserver sa capacité industrielle face à l’avancée des troupes nazies, Staline décréta le démantèlement et le transfert de toutes les industries lourdes de Biélorussie, d’Ukraine et de Russie européenne loin de la ligne de front … en Asie centrale.

L’Ouzbékistan hérita ainsi de nombreuses usines clés en main qui furent maintenues après la guerre : c’est la cas de l’usine d’aviation de Tachkent, d’usines de construction mécanique, de métallurgie et de raffinage des produits pétroliers. Au moment de son indépendance en 1991, l’Ouzbékistan était ainsi la république d’Asie centrale la mieux dotée en équipements industriels.

Fermeture des frontières

Une économie étouffée par le régime autoritaire et centralisé d’Islam Karimov

Pourtant, au fil des années, l’Ouzbékistan va perdre son leadership régional au détriment du Kazakhstan. Islam Karimov ne parviendra pas à faire ce que son voisin kazakh Noursoultan Nazarbaïev accomplira avec plus de réussite : accompagner son pays vers une économie de marché.

Islam Karimov (1938-2016)

Cet échec s’explique par le maintien d’une gestion trop verticale du pouvoir mais aussi par un environnement sociopolitique moins favorable qu’au Kazakhstan. En effet, au moment de son accès à l’indépendance, l’Ouzbékistan jouxte un Afghanistan en pleine guerre civile (1992-1996) puis aux mains d’un régime taliban des plus menaçants pour la stabilité de la région (1996-2001).

Le Tadjikistan, qui longe l’Ouzbékistan sur plus de 1 100 kilomètres, tombe à son tour dans un conflit civil (1992-1997). Le mouvement islamique d’Ouzbékistan prendra naissance sur ce terreau instable pour menacer le régime de Karimov par des attentats terroristes à Tachkent (1999 et 2004) et des tentatives d’incursions armées depuis le Tadjikistan entre 1999 et 2001, entraînant un raidissement sécuritaire des autorités ouzbèkes.

La principale décision fut la fermeture des frontières du pays et l’imposition de visas aux États voisins, alors même qu’un régime régional d’exemption de visa avait été adopté après la disparition de l’URSS. Ce renfermement de l’Ouzbékistan ne rassura pas la communauté internationale et les investisseurs étrangers.

La grave répression sanglante d’une manifestation en mai 2005 dans la ville d’Andijan entraîna une série de sanctions politiques et économiques de la part de l’Union européenne et des États-Unis, ternissant plus encore l’image de l’Ouzbékistan.

C’est dans ce contexte politique défavorable et face à une croissance démographique galopante (depuis 1991, la population du pays est passée de 21 à 33 millions d’habitants) que les autorités ouzbèkes durent gérer la reconversion économique du pays. Outre la lenteur de la dénationalisation des terres agricoles et des entreprises d’État, le principal échec du régime a été son incapacité à ouvrir la libre conversion de la monnaie nationale, le soum ouzbek. Si les mesures strictes prises par la banque nationale ont contenu l’hyperinflation des années 1990, elles ont créé un marché noir du change des monnaies rendant hasardeux tout investissement étranger.

Ouverture et libéralisation de l’économie ouzbèke

Les perspectives du changement de pouvoir : ouverture et diversification économiques

Le président Karimov meurt en septembre 2016. L’élection de son ancien Premier ministre Chavkat Mirzioïev en décembre 2016 a ouvert une période de réformes aussi ambitieuses qu’inespérées après 25 ans de fermeture. La mesure la plus symbolique fut la libéralisation du taux de change. Immédiatement dévalué de moitié pour se mettre au niveau du marché noir, le taux officiel du soum ouzbek est désormais conforme au coût réel des produits et services.

Conversion du soum ouzbek

Autre mesure symbolique : la fin des visas pour les Français. Cette mesure ne manquera pas de booster le tourisme dans un pays disposant de véritables trésors architecturaux mais également les missions d’exploration commerciale.

C’est dans ce contexte d’ouverture que fut organisé à Paris le 5 octobre dernier un forum économique franco-ouzbek visant à promouvoir l’attractivité de ce marché aux investisseurs français quelques jours avant la visite présidentielle historique des 8 et 9 octobre. La venue de Chavkat Mirzioïev renouait en effet le contact après la visite de François Mitterrand en 1994, au milieu d’une tournée en Asie centrale pour soutenir l’accès à l’indépendance des anciennes républiques soviétiques.

Cinq milliards d’euros de contrats entre la France et l’Ouzbékistan ont été signés, laissant augurer l’ouverture d’une nouvelle ère de coopération économique.

Dans le secteur de l’investissement bancaire, la Banque nationale d’Ouzbékistan (BNO) a signé des accords de prêt avec Natixis et le Crédit Agricole. Dans celui de la construction, la BNO a signé un accord de coopération avec Bouygues pour la création et l’exploitation d’une zone touristique à Boukhara (hôtels, centre commercial,etc.).

Rencontre entre Chavkat Mirzioïev et Emmanuel Macron à Paris, 9 octobre 2018

Dans le secteur énergétique, deux accords concernent les hydrocarbures et les énergies renouvelables. Le premier entre la compagnie nationale d’électricité Uzbekenergo et Total Eren a pour objet la construction d’une centrale photovoltaïque dans la région de Samarkand. Le second accord a été signé entre la compagnie pétrolière nationale Uzbekneftegaz et Total pour étudier des blocs d’exploration de pétrole et de gaz. Après les années Karimov qui ont vu les grandes compagnies pétrolières occidentales fuir le secteur des hydrocarbures et laisser la place aux compagnies russes et chinoises, cet accord, bien que très préliminaire, signe un changement important d’attitude des multinationales vis-à-vis de l’Ouzbékistan.

Dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, Veolia a signé un important protocole d’accord avec la ville de Tachkent (3 millions d’habitants) pour moderniser le système d’eau potable et des eaux usées. Le contrat, s’il est signé, durerait 25 ans.

Enfin il est intéressant de noter que l’Ouzbékistan a également signé un accord-cadre de coopération dans l’industrie spatiale avec le Centre national d’études spatiales (Cnes) et Thales pour le lancement et la maintenance de satellites. Ce positionnement stratégique de l’Ouzbékistan dans l’industrie spatiale est à mettre en regard avec le succès mondial du cosmodrome de Baïkonour, administré par la Russie mais situé au Kazakhstan à moins de 200 kilomètres de la frontière ouzbèke.

La signature de ces accords historiques entre la France et l’Ouzbékistan a lieu sur fond d’ouverture et de libéralisation non moins historiques de l’économie ouzbèke. Il reste à souhaiter que la France et ses entreprises sauront transformer ces opportunités en liens durables et fructueux.

Olivier Ferrando

Au sujet de l'auteur

Olivier Ferrando

Olivier Ferrando

Ingénieur de formation, Olivier Ferrando a vécu et travaillé en Asie centrale pendant plus de 8 ans entre 1998 et 2018. Entre 2013 et 2016, il a dirigé l’Institut français d’études sur l’Asie centrale à Bichkek, Kirghizstan. Il enseigne aujourd’hui à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne et à Sciences Po Paris.

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