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L’Afrique, ici et maintenant
22 janvier 2019
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Désir d’Afrique

Boniface Mongo Mboussa est écrivain, critique littéraire et enseignant. Il est notamment reconnu comme un des plus éminents spécialistes des littératures africaines. Il a accepté de répondre à nos questions sur les rapports actuels entre Occident et Afrique, sur leurs différences, leur passé commun et plus généralement il évoque sans détour leurs dissensions.

L’entretien a été découpé en deux parties : la première est publiée ci-dessous, la seconde le sera lors de la prochaine livraison du blog.

 

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ?

Dans ma jeunesse, mon pays, le Congo (Brazzaville) était d’inspiration marxiste. L’État envoyait les jeunes qu’il destinait à devenir cadres se former en URSS et j’ai fait partie de ceux-là. Mon acclimatation a été très difficile, je n’étais jamais sorti du pays : climat, nourriture, relation sociale, langue, etc. Un vrai choc culturel.

A leur arrivée, les étudiants étrangers étaient placés dans des villages pour s’immerger dans la langue et la culture russes. Il fallait toujours qu’il y ait un Asiatique, un Européen, un Latino et un Africain dans chaque groupe, donc pas de compatriote à qui se raccrocher.

Une année, en hiver, les canalisations ont explosé, il y avait de la glace partout dans l’appartement. Mettez-vous à ma place, j’arrivais de Brazzaville. Et puis je ne savais pas marcher… Les Russes glissent sur la glace, c’est un jeu pour eux. Pour nous, c’était chute sur chute.

Dans l’amphi, le professeur faisait son cours en langue russe et nous ne comprenions rien ! Au début, c’était très dur. Et puis, finalement, j’y suis resté sept ans et j’ai vécu des expériences extraordinaires, très éloignées des clichés que l’on entend encore aujourd’hui sur les Russes. Par exemple, la vie culturelle était foisonnante et d’une richesse incomparable par rapport à l’Europe.

Mon destin est lié à l’URSS : au moment où j’arrive, Gorbatchev prend le pouvoir et lorsque mes études de civilisation russe s’achèvent, le système s’effondre. Tout comme au Congo d’ailleurs, où c’était la guerre. Si j’y étais retourné, formé en URSS, je me serais retrouvé avec une cible dans le dos. Alors, je pars en France et de fil en aiguille je me tourne vers la littérature comparée et la littérature africaine. Aujourd’hui, je suis professeur à Paris dans une université américaine. C’est le hasard de la vie.

La littérature est une fenêtre de compréhension des rapports actuels entre l’Afrique et l’Occident. Dans quelle mesure peut-elle nous aider à mieux comprendre nos interlocuteurs africains ?

Les rapports actuels de l’Afrique et de l’Occident sont le résultat d’une longue histoire enracinée dans la mémoire du colonialisme.

Prenez l’exemple d’Ahmadou Kourouma, l’auteur du roman Les Soleils des Indépendances, un grand classique. Kourouma a très bien connu le système colonial français. Il est allé à l’école française et il a été envoyé combattre les Vietnamiens. Il fait partie de la génération qui a vu l’Occident tomber dans le piège de ses propres déclarations universelles de justice pour tous.

Lorsque les indépendances sont arrivées, les puissances coloniales n’ont pas compris que leurs colonisés puissent se battre eux aussi pour la justice, au nom des mêmes principes universels.

Dans les faits, il y a l’idéal et la réalité : c’est l’un des drames de l’Occident. Ce n’est pas de la politique, ce sont des faits. Cette mémoire, lorsqu’un Occidental part travailler en Afrique, il la porte sur lui et elle est encore extrêmement vivace. Elle est aussi aux fondements du roman africain de l’après-guerre.

Et les générations d’aujourd’hui, quel regard portent-elles sur ces rapports Occident / Afrique ?

Les nouvelles générations n’ont connu ni les indépendances ni la période de transition, seulement les nationalistes. Les mêmes chefs politiques qui ont lutté pour bouter les puissances coloniales hors d’Afrique ont été parfois plus prédateurs pour leurs peuples que les colons. Les jeunes ne peuvent pas le pardonner. Ça dépasse la justice car cette prédation atteint tous les secteurs de la vie quotidienne de beaucoup d’Africains.

Par ailleurs, les jeunes ne voient l’Occident qu’à travers ce qu’il projette, d’où cette obsession de venir ici. Salim Bachi a écrit un roman, Le chien d’Ulysse, où de jeunes Algériens viennent au bord de la Méditerranée pour assouvir leur désir de la France. Pourtant, l’Algérie est un pays dans lequel la blessure coloniale est toujours très vivante. Mais les jeunes pardonnent parce qu’ils ont vu les pratiques des pères des indépendances.

« Afrique », que signifie ce mot ? Ici, en France, on l’emploie pour parler plutôt de l’Afrique subsaharienne. On précisera « du nord » pour parler des pays du Maghreb.

L’étymologie du mot Afrique est un vaste sujet de discussion. Il semblerait que « Afrique » vienne de « Ifriqiya » qui désignait au Moyen-Age un territoire qui correspond aujourd’hui peu ou prou à la Tunisie.

Comment est-on passé de l’Afrique du nord à l’Afrique noire ? Je ne sais pas. Cela ouvre la discussion vers une triple fracture africaine. Dans les organisations internationales, « Afrique » c’est toute l’Afrique. Toutefois, la réalité est différente.

Un jour, invité par un ami marocain à un colloque au Mali, cet ami me lance : « Boniface, je suis très heureux d’être ici, c’est la première fois que je vais en Afrique. » C’est intéressant, parce que ça c’est la première coupure : Afrique du nord et Afrique noire. Pourtant, il y a une longue histoire d’unité.

Je prends un exemple en rapport avec la France : la revue Africultures. Aujourd’hui, elle est dirigée par un Français, mais personne ne se rappelle qu’elle a été créée par un Algérien, Fayçal Chehat, inspiré par le mythique « Festival panafricain d’Alger », en 1969.

Quand Senghor crée la négritude, il y a eu à Dakar le « Festival mondial des arts nègres », en 1966, au moment de la guerre d’Algérie. Tous les Noirs du monde étaient là. On demandait aux Africains de choisir : la France (avec l’appui de ses soutiens africains pro-français) ou le chaos.

Les Algériens n’étaient pas à Dakar. Eux, ils ont convoqué un festival panafricain (et non « nègre ») où c’est donc l’Afrique qui a été invitée. C’est là qu’est née la première critique de la « négritude ». Et Fayçal, lorsqu’il arrive à Paris, c’est cet esprit qu’il veut faire revivre.

Africultures est toujours la source d’information de référence en France sur l’Afrique culturelle, mais presque tout le monde a oublié Fayçal. C’est un oubli collectif. L’histoire n’a pas pris ce chemin : l’Algérie et les pays d’Afrique du nord se sont tournés vers d’autres pays, d’autres discours, comme le panarabisme, au point que cet ami marocain ne perçoit plus aujourd’hui le Maroc comme africain.

Quelles sont les deuxième et troisième coupures ?

La seconde, c’est l’Afrique chrétienne et l’Afrique musulmane. L’Afrique est islamisée depuis le XIe siècle et christianisée depuis les Romains. L’Afrique centrale, exubérante, française, christianisée, ne comprend pas qu’il y ait des frères qui portent des prénoms arabes et vice-versa.

Un jour, à la frontière malienne, un douanier regarde mon passeport et me dit : « il y a une erreur sur ton nom, ils ont écrit Mboussa (le nom de mon grand-père) au lieu de Moussa ». Les administrations coloniales ont connu beaucoup de difficultés à transcrire des noms africains donc les coquilles sont courantes et ont perduré. Je lui dis que mon nom c’est bien Mboussa, mais il ne voulait pas me croire. Ce douanier était de bonne foi mais il y a une incompréhension non-conciliable.

La troisième, c’est l’Afrique anglophone et l’Afrique francophone. L’Afrique anglophone ne se retrouve pas dans le côté « culture de salon » des francophones (les beaux discours, etc.). Dans l’Afrique anglophone, il y a le panafricanisme, inspiré de l’idéal du Président ghanéen, Kwame Nkruhmah. Le panafricanisme, c’est concret. Dans l’Afrique francophone, il y a la négritude (l’ensemble des valeurs et des civilisations du monde noir) : c’est trop large, abstrait. Là, on voit bien le choc culturel.

Donc quand on est ici, en Europe, tout ça c’est l’Afrique. Mais elle est traversée par des lignes de fracture profondes, il y a des schismes.

Boniface Mongo Mboussa

Au sujet de l'auteur

Boniface Mongo-Mboussa

Boniface Mongo-Mboussa

Après des études en civilisation russe à l'université de Leningrad, puis de littérature comparée à l'université de Cergy-Pontoise, Boniface Mongo-Mboussa devient corédacteur en chef de la revue Africultures. Chroniqueur à L'Atelier du Roman, il enseigne les littératures francophones au Sarah Lawrence College (antenne de Paris). Auteur d'une thèse sur Les larmes de Démocrite. Essai sur la représentation et la fonction du risible dans le roman africain d'expression française, soutenue en 1999, Boniface Mongo-Mboussa a publié deux essais chez Gallimard : Désir d'Afrique (2002), préfacé par l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, qui constitue la première histoire de la littérature africaine et L'Indocilité - Supplément au « Désir d'Afrique » (2005), ainsi qu'une biographie du poète congolais Tchicaya U Tam'si, intitulée Le Viol de la lune, vie et œuvre d'un maudit (Vents d'ailleurs, 2014). Il est par ailleurs l'éditeur des œuvres complètes de Tchicaya U Tam'si aux éditions Gallimard et il assure, avec Pascale Kramer, la programmation du Salon africain, dans le cadre du Salon du livre et de la presse de Genève. Boniface Mongo-Mboussa est membre du jury du prix Ahmadou-Kourouma, décerné annuellement lors du Salon du livre et de la presse de Genève, qui récompense un ouvrage de fiction ou un essai consacré à l'Afrique noire.

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