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La multiculturalité africaine
19 février 2019
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Après avoir abordé la triple fracture africaine (Afrique du nord/Afrique noire, chrétienne/musulmane, anglophone/francophone) dans l’Afrique ici et maintenant, Boniface Mongo-Mboussa évoque les traditions, la multiculturalité africaine et la cohabitation.

Des traditions ancestrales

Pourquoi parle-t-on toujours de tradition orale et moins de la tradition écrite africaine ?

Il y a en Afrique des lettrés de langue arabe depuis au moins aussi longtemps qu’elle a été islamisée (XIe siècle), notamment en Afrique de l’ouest. Certains de ces lettrés ont même fait le voyage jusqu’en Arabie saoudite.

Les quatre communes au Sénégal étaient des villes françaises (leurs habitants étaient Français lorsque tous les autres avaient le statut de colonisé). On a vu ça nulle part ailleurs. Parmi ces habitants, il y avait des lettrés puisque déjà pendant la Première guerre mondiale Blaise Diagne recrutait des tirailleurs tout en étant député en France.

Et puis, dans les années 1930 il y a Senghor et tous les autres qui vont s’opposer contre les méfaits de la colonisation et sensibiliser les Africains. La perception que l’on a en Europe des griots et du cinéma de calebasse, qui filment des huttes, etc., éloignent les gens de la réalité. Le jeune Dakarois, il a une casquette et il écoute le même rap qu’un jeune Américain. Je ne sais pas si c’est bien ou mal, c’est une réalité.

Ce que je sais est qu’il existe une tradition écrite en Afrique dont le roman africain est une des composantes visibles et que l’on ne veut pas voir. Le fait de ne pas voir et ces images décalées arrangent tout le monde, les puissances occidentales comme les Africains eux-mêmes qui en jouent. De mon point de vue, ce n’est pas satisfaisant.

Quid de la multiculturalité africaine ?

Pour ce qu’il s’agit de l’Afrique de l’ouest et Afrique centrale, elle est fondamentale. Il s’y passe des choses impensables en France. Par exemple, des mariages ou des alliances politiques interreligieuses, même si les choses ont évolué avec l’intégrisme.

Il y a aussi la « parenté à plaisanterie », où deux ethnies alliées s’insultent violemment lors de joutes oratoires sans que cela ne prête à conséquence. Ces ethnies ont des liens depuis la nuit des temps : on peut se dire des horreurs mais l’on se doit assistance.

Lisez Frères d’âme de David Diop. Ces liens sont très puissants. Une réminiscence de ces liens indéfectibles est à la base de son livre. Donc, il faut prendre du recul sur ce sujet de la multiculturalité africaine. Elle est partout et les Africains la vivent tous les jours, intensément. Voilà l’idée de tolérance, de cohabitation, c’est ça l’Afrique aussi.

La multiculturalité existe par-delà les frontières découpées abruptement par les puissances coloniales. Ces frontières physiques existent-elles dans les esprits ?

Il y a des ethnies qui n’acceptent pas les frontières. Prenons l’exemple du Congo. Moi, je suis bateke et, donc, rattaché au Roi Makoko. Son royaume comprend la rive du Congo où est aujourd’hui Brazza. Et le représentant basé à Kinshasa était le vassal du Roi.

Quand les colons sont arrivés, le fleuve est devenu frontière. Tout ça est encore vivant aujourd’hui parce que c’était il y a cent ans. Ce royaume s’étendait du Congo vers le Gabon et la RDC. Cette histoire nous la connaissons et nous l’acceptons.

A l’inverse, les Kongos, eux, avaient un royaume auquel ils n’ont pas renoncé. Et les élites de la RDC et de l’Angola n’ont jamais abandonné l’idée de reconstruire le royaume Kongo, morcelé par la conférence de Berlin en 1885.

Cette lecture ethnique montre qu’il existe un substrat culturel qui traverse les frontières.

Que diriez-vous à un Français qui part travailler en Afrique centrale ou de l’ouest ?

Les relations sont biaisées parce que ce Français, il vient d’Europe avec tout son bagage et les Africains, eux, au contact d’Occidentaux, savent mettre en œuvre des stratégies très efficaces de séduction, parfois de fausse soumission, qui brouillent les cartes.

Je recommande de la patience, d’observer par soi-même, de prendre le temps de la relation parce que tout ça est souvent cousu de fil blanc de part et d’autre.

Désir d'AfriqueEn Afrique, les démonstrations rhétoriques ou cartésiennes ne suffisent pas. Si je devais résumer ce point dans une formule rapide, je dirais que l’on n’y parle pas qu’avec sa bouche, on y parle aussi avec ses yeux, le reflet de l’âme.

Si vos yeux contredisent vos paroles, c’est une autre histoire. Si cette personne, ce Français, accepte cette différence, il rebat les cartes et lèvera beaucoup d’obstacles.

Boniface Mongo-Mboussa

Au sujet de l'auteur

Boniface Mongo-Mboussa

Boniface Mongo-Mboussa

Après des études en civilisation russe à l'université de Leningrad, puis de littérature comparée à l'université de Cergy-Pontoise, Boniface Mongo-Mboussa devient corédacteur en chef de la revue Africultures. Chroniqueur à L'Atelier du Roman, il enseigne les littératures francophones au Sarah Lawrence College (antenne de Paris). Auteur d'une thèse sur Les larmes de Démocrite. Essai sur la représentation et la fonction du risible dans le roman africain d'expression française, soutenue en 1999, Boniface Mongo-Mboussa a publié deux essais chez Gallimard : Désir d'Afrique (2002), préfacé par l'écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, qui constitue la première histoire de la littérature africaine et L'Indocilité - Supplément au « Désir d'Afrique » (2005), ainsi qu'une biographie du poète congolais Tchicaya U Tam'si, intitulée Le Viol de la lune, vie et œuvre d'un maudit (Vents d'ailleurs, 2014). Il est par ailleurs l'éditeur des œuvres complètes de Tchicaya U Tam'si aux éditions Gallimard et il assure, avec Pascale Kramer, la programmation du Salon africain, dans le cadre du Salon du livre et de la presse de Genève. Boniface Mongo-Mboussa est membre du jury du prix Ahmadou-Kourouma, décerné annuellement lors du Salon du livre et de la presse de Genève, qui récompense un ouvrage de fiction ou un essai consacré à l'Afrique noire.

Il y a 2 commentaires

  • SIMON dit :

    Merci à vous pour cette belle contribution – Je me demande quelles étaient « les quatre communes au Sénégal ». Je pense à « Dakar / Saint-Louis / Thiès / Ziguinchor »… vrai ? faux?

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