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Cultures & Pays
La Covid-19 : argument politique aux élections présidentielles américaines
27 octobre 2020
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Les Etats-Unis ont été le pays le plus sévèrement touché par la Covid-19. La pandémie et sa gestion sont donc naturellement devenues un sujet central de la course à l’élection présidentielle américaine. Entre un candidat qui focalise son discours sur ce thème et un autre qui le relègue au second plan, comment comprendre ces stratégies et que trahissent-elles de la culture américaine ? En quelle mesure les positions adoptées peuvent-elles (ou non) porter faveur aux candidats ?

Le système politique américain : un système bipartite

L’histoire politique américaine a abouti à l’existence d’un bipartisme fort, opposant républicains et démocrates. Aujourd’hui, au-delà des idées politiques, la position par rapport au Covid renforce encore les clivages. Le parti démocrate prône le port du masque tandis que le parti républicain le relativise et se positionne plutôt du côté des réfractaires, notamment au nom des libertés individuelles (« individual freedom ». Des manifestations contre le port du masque et anti-confinement ont été lancées par des partisans du « non ». Le président républicain s’est fermement exprimé sur le sujet à de nombreuses reprises, expliquant qu’il ne fallait pas « se laisser contrôler par le virus ». Mais alors comment les deux protagonistes de l’élection 2020 ont-ils joué de la crise sanitaire que l’on connait actuellement ?

Le port du masque aux Etats-Unis : une pratique controversée

Les Etats-Unis avaient déjà frappé les esprits en ce début d’année avec de nombreux mouvements de manifestations contre le port du masque. Même si la majorité des Américains portent le masque, celui-ci n’est pas pour tous une évidence, loin s’en faut. Les réfractaires, notamment républicains, sont souvent des défenseurs passionnés des libertés individuelles. Pourtant, une autre valeur très forte aux Etats-Unis est celle du « Code following » : les Américains sont réputés pour respecter la règle de la communauté, parfois jusqu’à la délation. On parlait encore récemment de « community watch ». La dénonciation entre voisins n’est pas un phénomène rare même si chacun est « responsable de sa propre destinée ». Tout comme avec le port de l’arme, on entrevoit des enjeux sur l’idée de contrôle et de choix. On voit parfois une vraie déviance par rapport au port du masque : alors que l’Américain suit les règles pour créer l’harmonie, le port du masque peut rentrer en contradiction par rapport à sa propre conception des valeurs individuelles. D’autres partisans vont même plus loin, jusqu’à considérer le port du masque comme un signe de faiblesse et de soumission, comparant parfois le masque à une muselière.

Les lois à ce sujet sont diverses, et certains Etats sont plus stricts que d’autres sur le port du masque. Toutefois, même si par exemple en Californie le port du masque est devenu obligatoire tant dans les lieux publics qu’à l’extérieur, l’application ne suit pas forcement et dépend en réalité du bon vouloir de chacun. Certains commerces ont même demandé à leurs clients de ne pas porter de masques !

La crise sanitaire actuelle vue par les candidats

On le comprend, il est difficile d’imposer le port du masque à une frange de la population qui le perçoit plus comme une restriction qu’une protection. Mais alors comment les candidats à l’investiture présidentielle se positionnent-ils ? La peur a toujours joué un rôle important dans les programmes des candidats. On l’a vu par exemple avec le chômage, et la crainte d’un système économique défaillant pouvant mener à une perte d’emploi massive. Ou encore la peur de l’immigration et de politiques migratoires jugées trop laxistes. Comme ces arguments, la situation anxiogène créée par la propagation rapide du virus, permet aux candidats de se démarquer et de montrer comment ils gèrent cette situation de crise.

Dans un premier temps, il pourrait être pertinent d’analyser la typologie des votants. Les personnes les plus vulnérables au Covid-19 prennent-elles parti pour le candidat qui semble prendre le sujet le plus au sérieux ? Certaines catégories de votants seraient-elles plus sensibles à ce type d’argument ? Certaines études aux Etats-Unis suggéreraient que la résistance au Covid-19 soit d’une certaine façon liée à l’origine ethnique des personnes frappées par la maladie. En France, les statistiques ethniques sont jugées discriminantes et ne sont donc pas réalisées. Aux Etats-Unis, il s’agit au contraire d’une information importante puisque les entreprises sont invitées à remplir des quotas. Les candidats tiennent ainsi compte de la composition de leur électorat et de sa sensibilité (réelle ou perçue) pour déterminer leur stratégie électorale. Des personnes directement touchées ou au contraire épargnées par la Covid-19 pourraient prendre du recul par rapport à leur choix politique « naturel ».

La pandémie joue bien sûr un rôle clé dans cette élection 2020. Rien n’est joué d’avance, et il sera difficile de faire des pronostics pertinents cette année. Aujourd’hui, le candidat démocrate semble devancer le président sortant, sévèrement critiqué sur sa gestion de la crise sanitaire. Ce climat encourage les votants à prioriser leurs valeurs et positions (la liberté ? le civisme ?). Le système de santé américain, et notamment le Affordable Care Act (surnommé « Obamacare ») est plus que jamais sur le devant de la scène et au cœur du discours des candidats, à un moment où certains Américains se retrouvent dos au mur et sans couverture médicale.

Anne-Hélène GUTIERRES, consultante Akteos, leader des formations interculturelles

Au sujet de l'auteur

Anne-Hélène GUTIERRES

Anne-Hélène GUTIERRES

Anne-Hélène a vécu 12 ans à Minneapolis où elle a exercé la profession de directrice de formation dans un cabinet américain. Elle fut amenée à voyager d’Est en Ouest sur le territoire américain pour travailler dans des secteurs aussi variés que l’automobile ou le BTP. Après 2 ans à Minneapolis en tant que professeur de français, Anne-Hélène s’est dirigé vers l’univers de la formation après l’obtention de son Bachelor of Arts et un Master en communication interculturelle. Aujourd’hui, Anne-Hélène accompagne toujours les entreprises dans les relations américano-françaises.

Il y a 1 commentaire

  • Renée MEYER dit :

    Merci pour cette analyse qui me semble très juste. En tant qu’américaine vivant depuis 30 ans en Europe, je peux à la fois comprendre la perspective européenne tout en connaissant « l’esprit américain ».

    J’associe toujours l’attitude des américains à l’histoire de ce pays dans lequel il fallait travailler comme un bossu pour avoir quoi que ce soit depuis le début de la colonisation. Mais ça en valait la peine dans la recherche de la liberté que ces personnes estimaient ne pas avoir en Europe.

    Cette mentalité n’a pas changé! Les américains vont toujours oeuvrer pour pousser les limites dans leur recherche de la liberté, la liberté des contraintes du gouvernement. Même si ça peut nous sembler absurde et que ça mène à un risque pour le collectif.

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