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Cultures & Pays
Eclairage interculturel sur « l’affaire Ghosn »
17 novembre 2020
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L'affaire Carlos Ghosn

Le Japon et « l’affaire Carlos Ghosn »

A l’occasion de la parution du livre de Carlos Ghosn Le temps de la vérité, il est intéressant de resituer cette affaire dans le contexte culturel japonais.

En novembre 2018, l’ancien PDG de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi, est arrêté puis emprisonné au Japon. Un rapide éclairage interculturel de cette « affaire Carlos Ghosn » et de ses suites rocambolesques nous permet de revenir aux fondamentaux de la culture japonaise : respect, humilité et confiance.

« L’affaire Carlos Ghosn » est-elle surprenante ?

Si vous faites perdre la face à un Japonais, vous devez prévoir ou assumer le risque qu’il se venge.

Les équipes de Nissan ont constitué un dossier qui a été servi à la justice au moment d’un pic de tension entre Nissan et Renault.

Quant à savoir comment Carlos Ghosn a fait perdre la face à ses interlocuteurs, homologues et collaborateurs japonais, la personnalité hors norme de ce dirigeant qui s’est peut-être laissé aller à la démesure apporte un début de réponse.

Quelle attitude adopter au Japon ?

Carlos Ghosn a très vite crié au complot. Est-ce la bonne attitude à adopter au Japon ?

Ce que l’on pourrait attendre d’un dirigeant japonais, c’est qu’il fasse amende honorable, qu’il présente ses excuses. Il aurait pu dire :

« S’il y a eu malversation ou des éléments ne correspondant pas à la politique fiscale japonaise, je laisse ouvert aux enquêteurs l’ensemble de mes papiers pour que la lumière soit faite. J’ai pensé agir dans le cadre de la loi et je présente mes plus profondes excuses pour les désagréments subis par Nissan et le Japon ».

Quels sont les paramètres à maîtriser au Japon ?

La confiance

En faisant l’inverse, tout le monde s’est braqué. Au Japon, on fonctionne sur la confiance. Que Ghosn ait pu extérioriser ses ressentiments a été très mal perçu. Pour le système judiciaire japonais, la confiance était rompue.

Le respect de la forme

Ce qui est important au Japon, c’est la forme. Si vous ne la respectez pas, il ne peut pas y avoir de relations sociales. Donc, lorsqu’il s’agit d’un prévenu, il est attendu qu’il fasse profil bas, car son nom est sali, et qu’il présente ses excuses en faisant preuve d’humilité, encore plus s’il est étranger.

Les Japonais ont la hantise des étrangers qui commettent des crimes et quittent leur territoire (il y a de lourds antécédents autour de la base américaine d’Okinawa notamment) donc ils les mettent en prison.

L’importance de la face

S’échapper comme Carlos Ghosn l’a fait, c’est faire perdre la face à la justice, à l’État, à ses avocats, à tout le monde et donc s’exposer à d’autres vengeances.

Que penser du système judiciaire japonais ?

Des critiques ont été adressées au système judiciaire et carcéral japonais qui serait oppressif et à sens unique.

Influence du code civil napoléonien

Le système judiciaire japonais est un système judiciaire comme un autre, dont les lois d’ailleurs s’inspirent pour partie du code civil napoléonien. Sa spécificité est qu’il est fondé sur l’aveu. Les gardes à vue peuvent donc être allongées – une des plus célèbres a duré 164 jours.

Quant aux entretiens avec le procureur, il n’y a pas d’avocat pour assister le prévenu, certes, mais tout est filmé depuis 2018.

Absence de surpopulation carcérale

Par ailleurs, en prison, on lave votre linge, vous êtes nourri trois fois par jour, la surpopulation carcérale n’existe pas. A l’inverse, en France, le centre pénitentiaire de Fresnes par exemple est surpeuplé, sale et décrépit.

En France, on met facilement les gens en prison. Pendant la période des « Gilets jaunes », 4000 gardes à vues ont conduit à 3000 condamnations en comparution immédiate et 1000 emprisonnements. Au Japon, si la police vous arrête, c’est parce qu’elle a un réel dossier. Quelles que soient les preuves, vous devez avouer.

Ne pas créer de troubles

Les chiffres sont éloquents : 99% des prévenus sont condamnés. Et pourtant, c’est un pays d’une grande permissivité : vous pouvez être un gangster ou un mafieux (et il y en a !) autant que vous le voulez, tant que vous ne créez pas de troubles.

« L’affaire Carlos Ghosn » illustre les erreurs à ne pas faire en tant que manager quand on se trouve confronté à ce type d’événement. L’opinion publique japonaise attend du puissant pris en faute de faire preuve d’humilité, d’assumer la responsabilité de ses actes ou des actes de ses collaborateurs et de présenter publiquement ses excuses pour les désordres créés. Ce sont les meilleurs moyens de sortir la tête haute d’une tempête médiatique.

Arnaud Vojinovic, consultant Akteos, leader des formations interculturelles

Au sujet de l'auteur

Arnaud VOJINOVIC

Arnaud VOJINOVIC

Après avoir été Responsable RH et ensuite Consultant en management, Arnaud collabore maintenant avec deux sociétés sud-coréennes, l'une basée à Paris et l'autre à Séoul, travaillant dans le domaine de la formation. D’un profil bi-culturel, il montre une forte appétence pour les pays confucéens et plus particulièrement pour la péninsule coréenne. Consultant en management interculturel spécialisé sur la Corée, il intervient en entreprise et en école de commerce sur des problématiques liées à ce pays ou à ses voisins. Dans son prochain ouvrage à paraitre aux éditions Lemieux éditeur, il propose à partir de situations vécues et personnelles, un décryptage sans concession de la société coréenne.

Il y a 4 commentaires

  • Philippe Vigoureux Philippe Vigoureux dit :

    OK avec l’analyse interculturelle
    Toutefois Je crois quand même à une cabale de certains dirigeants de NISSAN désireux de reprendre le contrôle de leur société et qui n’avaient pas trouvé d’autre moyen pour débrancher Calos G. Manifestement la justice japonaise s’est prêtée au jeu.
    Je comprends CG d’avoir tenté l’évasion au lieu de se déclarer coupable (une obligation si j’ai bien compris)

  • RENIE Gregoire dit :

    Tres bonne analyse. L’assertion sur les Gilets Jaune semble un peu hors sujet cepedant.

  • Bertrand Seurret dit :

    C’est tellement opposé à notre sentiment que ce qui compte c’est la vérité et que le « système » ne doit pas prévaloir s’il est en tort (affaire Dreyfus par exemple) qu’il me semble quasiment « normal » que ces erreurs aient été faites. A moins d’avoir un très grand recul (ce qui suppose de ne pas être trop surpris par les faits judiciaires, notamment) et très bien conseillé, aucun occidental, et, compte tenu de leur ego, aucun grand dirigeant ne peut se comporter comme vous le dites, il me semble !

  • Marc Raynaud dit :

    Bonjour,
    Il me semble délicat de prendre l’affaire Carlos Ghosn pour éclairer les managers sur les différences culturelles avec le Japon aux managers étrangers
    Car au-delà des aspects culturels, il y a une dimension politique et individuelle hors normes, avec Monsieur Ghosn, longtemps considéré comme un demi dieu au Japon.
    Pour moi deux questions restent en suspens :
    . Quelles différence culturelles accepte t on et lesquelles n’acceptons nous pas dans un pays donné ?
    . Que faire quand un PDG surpuissant commence à dépasser les bornes ?
    Cordialement

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