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Cultures & Pays Idées & Débats Points de vue
Parité hommes-femmes (2/2) : Quelles évolutions contemporaines en matière d’émancipation féminine ?
23 mars 2021
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Après avoir interrogé les fondements de la domination masculine dans l’article précédent, nous considérons à présent les évolutions des sociétés en matière d’émancipation féminine. Sur l’échelle du changement, on note des avancées indéniables comme des glissements moins favorables voire parfois régressifs.

Survalorisation masculine en Chine et dots en Inde

Concernant la Chine, en dépit du fait que ce géant asiatique soit parvenu à presque égaliser les taux d’alphabétisation respectifs des hommes et des femmes depuis l’ère Mao (aujourd’hui 97 % contre 92%), la République Populaire reste parallèlement confrontée à un déficit croissant du sex ratio atteignant 1,06 selon les données officielles1 . Ce déséquilibre découle principalement de l’effet conjugué de la survalorisation masculine, fruit de l’éthique traditionnelle confucéenne, avec la politique de l’enfant unique pratiquée entre 1979 et 2015 avec pour corollaire entre 40 et 50 millions de « femmes manquantes ».

La situation de la Chine est à bien des égards, comparable à celle de l’Inde qui, malgré l’instauration dès 2008 d’un quota de 33% d’élues dans ses assemblées législatives régionales et son Parlement, accuse le même déficit humain et de surcroît en pleine augmentation. La dégradation du sex ratio indien, déjà structurellement déséquilibré, est ici étroitement corrélée à la généralisation du système de la dot autrefois réservé aux hautes castes et aux familles prospères. Or, depuis l’entrée de l’Inde dans l’économie de marché en 1991, les montants engagés dans la constitution des prestations échangées entre familles parties aux mariages s’envolent. L’interdiction de la dot dès 1961 par le législateur indien n’a malheureusement pas suffi à éviter que des centaines de milliers de fœticides et d’infanticides féminins soient perpétrés chaque année.

Iran : des femmes plus éduquées … mais sous tutelle

L’évolution est tout aussi mitigée en Iran où la révolution islamique de 1979 avait pourtant facilité l’accès aux études, notamment supérieures, pour un nombre croissant de femmes. L’islamisation de l’enseignement et la création de l’université islamique Azad, avec ses antennes en province, avaient en effet permis de lever un certain nombre d’obstacles à l’éducation des filles. A l’époque du Shah, les milieux conservateurs percevaient trop souvent les écoles et institutions du secondaire non coraniques comme des lieux d’occidentalisation et de dévoiement. Par conséquent, le placement de l’éducation sous tutelle islamique permit à un plus grand nombre de filles et de jeunes femmes d’avoir accès au savoir et en retour d’intégrer plus largement le monde du travail, notamment les emplois de cols blancs et les administrations.

 

Le changement de régime s’accompagna parallèlement de la restauration du port obligatoire du voile. En 1936, son interdiction sous la monarchie avait eu pour incidence perverse de contraindre de nombreuses femmes issues des milieux les plus réactionnaires à rester cloîtrées dans leurs foyers sous le prétexte qu’une tête dévoilée valait nudité : effet contreproductif d’une mesure qui visait pourtant l’émancipation féminine. Le retour du voile eut donc pour résultat paradoxal de permettre à la plupart d’entre elles de retrouver la sphère publique sans risquer de choquer les plus conservateurs. Mais peut-on raisonnablement saluer la révolution islamique pour une telle initiative ?
Derrière les avancées en matière de formation, d’accès au marché du travail et de liberté de mouvement rendues possibles aux Iraniennes par les transformations du système politique national, il reste que la fin de la monarchie n’aura pas permis à ces dernières de s’extraire de leur condition de citoyennes de deuxième ordre. Quelques faits suffiront à étayer ce constat : les Iraniennes ne peuvent encore voyager nulle part sans l’accord de leur mari ; en cas de divorce, les enfants du couple sont prioritairement confiés aux pères ; dans les procès en adultère, le témoignage d’une épouse devant un tribunal vaut pour la moitié de celui son conjoint. Ajoutons à cela que la peine prévue dans cette situation est le fouet ou la lapidation et la société iranienne contemporaine assume les principaux ingrédients de la toute-puissance masculine.

 

Sexualisation précoce aux Etats-Unis

Passant de l’Orient à l’Occident, les Etats-Unis, sans conteste plus progressistes et égalitaires en matière de rapports hommes-femmes, sont pourtant représentatifs d’une tendance préoccupante également sensible dans grand nombre de pays occidentaux. La période actuelle est en effet marquée par une sexualisation de plus en plus précoce des petites filles. La société de consommation tend en effet à réduire la valeur personnelle des jeunes filles à leur sexual appeal, à l’exclusion de toute autre norme (par exemple, via les strings épinglés flirt, dès l’âge de 3 ans, ou encore par le biais des magazines expliquant aux jeunes de 7 à 8 ans comment être hot ou sexy). Ce marketing ouvertement sexiste définit les filles comme des objets de séduction pour les hommes avant de les encourager à devenir des sujets autonomes pour elles-mêmes.

Une semblable illustration nous est fournie par les jouets qui leur sont destinés. Lors de son lancement en 1959, la Barbie avait été âprement critiquée par les féministes pour l’image de femme idéale aseptisée qu’elle véhiculait. Il n’en demeure pas moins que Barbie pouvait être habillée en panoplie de pilote, de médecin ou encore d’astronaute là où les canons actuels du jouet favorisent plutôt des poupées monolithiquement « bimbo » du genre de la Bratz Doll disponible uniquement en panoplies de sex bomb.

Il y a lieu de lire dans ces faits non isolés une véritable incitation faite aux petites filles à un érotisme d’adulte, un effet dit « Lolita », par référence au roman de V. Nabokov. Plus largement, l’emploi de l’image des femmes que continue de faire la publicité lorsqu’elle les juxtapose à une voiture ou à tout autre attribut de virilité, est infiniment réductrice. La seule vocation de la femme ainsi « objétisée » est de susciter le désir d’achat du consommateur.

 

Amorce d’une féminisation des organes de pouvoir en France

Il nous reste à présent à évoquer la situation de la France avant d’envisager le modèle scandinave de loin le plus progressiste du monde en matière d’émancipation féminine. Si l’hexagone ne peut rivaliser sur ce thème ni avec la Norvège ni avec la Suède, l’évolution des deux décennies passées nous permet de mesurer les avancées incontestables réalisées depuis le siècle dernier. Il faut tout de même rappeler que la patrie des droits de l’Homme comptait en 1997 à peine 10% de femmes députées à l’Assemblée nationale et 6% au Sénat, c’est-à-dire à peine mieux que l’Iran et autant que l’Iraq à la même période. Or le passage à l’an 2000 vit naître une législation sur la parité sans cesse élargie depuis lors et assortie d’un principe d’alternance sur les listes électorales avec des pénalités appliquées aux partis politiques dérogeant à la loi. En sorte qu’aujourd’hui, l’Assemblée Nationale compte 38.7 % de femmes contre 31,6% pour le Sénat. L’évolution témoigne des progrès indéniables réalisés en matière d’intégration des femmes en politique sans occulter les inégalités encore flagrantes qui persistent entre les sexes. C’est ce que montre par exemple la sous-représentation des élues dans les mairies avec seulement 16,1% d’édiles féminins. Mais cette résistance du tissu politique local est en partie compensée par une plus forte présence des élues dans les conseils municipaux (42,4 %). On s’accordera donc avec l’anthropologue Françoise Héritier2 pour dire que la tendance à la féminisation de la vie politique française s’est enfin amorcée. C’est ce que confirme également la parité de ministres réalisée au sein de l’exécutif actuel3 .

Mais le domaine qui a réalisé sa plus grande révolution sexuelle est incontestablement le marché du travail. Il faut ici considérer que sur les 7 millions d’emplois créés dans l’économie française entre 1962 et 2010, 6 millions ont été occupés par les femmes. La France est ainsi passée d’un taux de 34% à 66% de femmes actives. Ajoutons que les travailleuses le sont encore à plus de 80% lorsqu’elles ont deux enfants. Le modèle de la ménagère s’est ainsi vu peu à peu délaissé pour faire du travail féminin le phénomène social majeur de la fin du XXe siècle. Ce fait n’empêche bien sûr en rien la survivance d’un écart qualitatif entre les postes détenus par les deux sexes. L’inégalité se traduit aussi sur les salaires des femmes, encore de 25% inférieurs en moyenne à ceux des hommes. Le différentiel de revenus est attribuable au temps partiel autant qu’à la discrimination à l’embauche notamment liée à la maternité.
Et pourtant, les Françaises font aujourd’hui des études plus longues que les garçons (un an de plus en moyenne). Elles sont aussi moins nombreuses à quitter l’école sans aucun diplôme (12% contre 19%). En outre, l’ancien clivage existant concernant les filières choisies se réduit peu à peu. Si le phénomène est moins sensible dans les écoles d’ingénieurs, qui n’accueillent encore que 28% d’étudiantes, il est en revanche beaucoup plus significatif dans les facs de médecine et de pharmacie, deux disciplines éminemment scientifiques mobilisant une majorité de femmes (respectivement 62% et 66%).

 

Succès de la volonté politique en Europe du Nord … et au Rwanda

Il reste à présent à envisager le cas particulier des pays scandinaves et de l’Europe du nord qui tranchent par leur progressisme. La Finlande, la Norvège, la Suède et l’Islande occupent de ce fait les quatre premiers rangs du classement Global Gender Gap4 publié chaque année par le forum économique mondial. Ce tableau mesure les écarts hommes-femmes en matière d’éducation, de santé, d’économie et de politique5 . Alors comment expliquer le bon score de l’Europe du nord ?
On aurait certainement tort d’en chercher les raisons dans la structure traditionnelle des sociétés scandinaves, toutes fondamentalement patriarcales. De fait, la condition des femmes nord-européennes demeura très similaire à celles de leurs voisines de l’européennes jusqu’au début XIXe s. L’émancipation féminine ne commença en réalité qu’au tournant de ce siècle sous l’influence principale de la montée de l’idéologie égalitariste social-démocrate qui se propagea alors rapidement dans toute la région. Conjugué à un Etat Providence interventionniste, ce courant permit des avancées majeures comme l’attribution du droit de vote aux femmes dès le début du XXe s dans les élections locales6 , ou encore l’instauration dès 1974 d’un congé parental plutôt que maternel de 16 mois avec une période spécialement réservée aux pères. Enfin, signe remarquable de l’avancement des sociétés nord-européennes en matière de condition féminine, aucun de quatre pays n’a eu besoin d’instaurer des quotas en politique pour afficher des taux de représentation élevés (tous supérieurs à 40%) dans leurs parlements. Ces quatre nations phares de l’Europe du nord proposent indéniablement une approche plus pondérée et harmonieuse des rapports de genres.

Speaker of Parliament, Donatille Mukabalisa, presents an award to one of the winners - Kigali, 02 November 2013

Mais d’autres sociétés traditionnellement plus conservatrices ayant fait le choix des quotas en politique sont aussi parvenues à assurer une place de choix aux femmes dans les organes de pouvoir. C’est particulièrement le cas du Rwanda qui vota une réservation de 30% des sièges de députés aux femmes à la suite du génocide de 1994. Or 25 ans après l’entrée en vigueur de la nouvelle législation, elles représentent 61,3% de ce corps élu. L’Europe du nord et l’exemple rwandais démontrent ainsi que la volonté politique paye dans le combat de la parité car tous ces pays ont accompli une véritable révolution dans leur mentalité et dans leurs usages. La domination masculine est certes tenace, parfois même résiliente mais pas irrémédiable.

 

De l’éducation à la libération de la parole

Pour finir, en dépit de la variabilité des situations nationales et de la survivance d’archaïsmes séculaires ainsi que de zones de régression, deux statistiques à l’échelle mondiale peuvent légitimer un optimisme très relatif quant à la tendance globale sur l’évolution de la condition féminine. Il y a d’abord les taux d’alphabétisation en nette progression : 82.2% pour les femmes contre 90% pour les hommes. On mesure par ailleurs à travers ces données comparées comment l’écart intersexe s’est peu à peu nivelé depuis une cinquantaine d’années. Une meilleure scolarisation des filles accroît assurément leurs chances d’obtenir des emplois qualifiés, de mieux maîtriser leur corps et leur santé. Un autre phénomène majeur, lui aussi lié à la scolarisation accrue des filles, est la baisse généralisée du taux de fécondité. L’indice mondial se situe aujourd’hui à 2.42 enfants par femme alors qu’il était de 4,7 en 19507 . Sans embrasser les thèses du malthusianisme, il faut voir dans ce phénomène un signe positif. Cette évolution montre qu’une proportion plus significative de la population féminine choisit ses grossesses. Peut-on en déduire que ces femmes s’approprient plus facilement leur existence ?

On se gardera toutefois de statuer sur cette problématique ni de réduire la complexité du sujet à quelques statistiques quantitatives d’ordre général. De multiples résistances sociales et culturelles s’opposent à la marche de l’empowerment féminin. La parité est un objectif qui ne peut s’envisager sans l’extension de la prise de conscience des blocages protéiformes, intimidations, harcèlements, et discriminations qui font obstacle à cette dynamique. La forte tension que génère en occident et au-delà des mouvements tels que #Metoo ou encore #balancetonporc passe par une nécessaire libération de la parole qui répond aux violences séculaires faites aux femmes et pourrait préparer la voix à une régulation des rapports de genres.

 

Gaël de Graverol, consultant chez Akteos

 

 

1Le sex ratio mesure le nombre d’hommes par rapport au nombre de femmes au sein d’une population. Un ratio supérieur à 1 indique un déficit de femmes.

2Françoise Héritier, Masculin Féminin II, Dissoudre la Hiérarchie, Odile Jacob, Paris, 2002.

3L’actuel gouvernement compte plus exactement 17 femmes ministres pour 15 hommes.

4https://www.weforum.org/reports/gender-gap-2020-report-100-years-pay-equality

5La France figure à la 15e place de ce classement.

61906 en Finlande, 1909 en Suède, 1913 en Norvège, et 1915 en Islande. Le premier pays du monde à accorder le droit aux femmes dans des élections locales fut la Nouvelle Zélande en 1893.

7La baisse est significative dans toutes les régions du globe, y compris en Afrique subsaharienne, et dans la zone Moyen-Afrique du nord où les taux de fécondité sont passés respectivement de 6,6 à 4,77 et de 6,91 à 2,84 de 1960 à 2017. Cf https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS01 73 12 01 55)32278-5/fulltext & https://www.populationdata.net/2016/09/01/monde-evolution-taux-de-fecondite-1960-2015/

Au sujet de l'auteur

Gaël de Graverol

Gaël de Graverol

Docteur en Anthropologie Sociale et Ethnologie, diplômé de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris), Gaël de Graverol est membre associé du Centre d’Études de l’Inde et de l’Asie du Sud (CEIAS- CNRS). Il a enseigné l’anthropologie de l’Asie méridionale et orientale à l’EHESS et la civilisation indienne à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales ainsi qu'à l'Université Paul Verlaine de Metz. Il est aussi conférencier et formateur interculturel sur l'Inde et le monde indien.

Il y a 1 commentaire

  • Rouault dit :

    vos deux articles sont très intéressants, instructifs. Merci.

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