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Cultures & Pays Idées & Débats
Vers un nouveau modèle suédois ?
1 juin 2021
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Comme nombre de ses voisins européens, la Suède est témoin d’une lente mais profonde transformation de ses valeurs culturelles. Quelles sont les mutations à l’œuvre ? Retour sur un millénaire de transformations, avec Pia Abildgaard, consultante interculturelle Akteos.

 

Des Vikings à l’ère industrielle

Après des millénaires de glaciation, les Vikings (800-1050) inaugurent une première période de l’histoire moderne de la Suède. Les Vikings, annonciateurs de la société moderne suédoise, sont déjà peu hiérarchisés et assez égalitaires. Leurs structures sociales, solidaires et peu inféodés, favorisent la notion du « groupe » au détriment des valeurs libertaires individualistes. Les hommes libres (Böndr) constituent la majorité de la société et ont un « droit de vote » au sein des assemblées (Thing). Comme dans les autres pays nordiques, les femmes ont un statut relativement libre pour une société qui reste patriarcale.

Bien sûr, les strandhoeg (expéditions vikings) marquent elles aussi profondément le reste de l’Europe … La christianisation du pays y met fin et, en 1280, le roi Magnus Ladulas ouvre la voie à une société féodale. Ce « premier modèle suédois » devient un exemple pour les autres pays nordiques. A tel point que la Suède, le Danemark et la Norvège s’unifient durant deux siècles (1397- 1523) au sein de l’Union Kalmar. L’exécution de 80 nobles suédois (le « bain de sang de Stockholm ») par Christian II, le roi danois de l’Union, scelle la fin à l’Union et propulse la dynastie des Vasa.

Les 18e et 19e siècles voient un spectaculaire développement de l’agriculture, dont dépend 90 % des Suédois. L’accroissement rapide de la population mêlée à des crises agricoles entraînent cependant de violentes famines (1869). La population émigre en masse. Près de 1,3 million de Suédois s’embarquent pour le Midwest américain entre 1850 et 1890, fuyant la famine … mais parfois aussi le joug de l’église luthérienne.

Neutre et à l’écart des deux guerres mondiales, l’après-guerre marque une nouvelle étape, dominée par les sociaux-démocrates (et l’emblématique premier ministre Olof Palme) et l’Etat Providence. La Suède d’Ericsson, Volvo et Saab, devenue l’un des pays les plus industrialisés d’Europe, reste imprégnée par de puissants mouvements populaires nés au 19ème siècle : les églises libres, des Ligues de tempérance, les organisations féministes et un profond mouvement ouvrier.

 

Différences culturelles avec la France

Trois valeurs fortes peuvent illustrer les différences entre la France et la Suède. Mentionnons d’abord une hiérarchie plutôt « basse » en Suède : le consensus y est obligatoire pour toute prise de décision. La Révolution française de 1789 a aspiré à recréer une élite fondée sur le mérite. Pour légitimiser la Révolution, cette élite se devait d’être « meilleure » que celle qu’elle voulait remplacer, d’où le système ultra sélectif des classes préparatoires et des Grandes Ecoles encore présent de nos jours. L’éducation suédoise, de tradition socialiste moins violente (le pays reste une monarchie), porte un projet plus égalitariste, conduisant à une hiérarchie plate, non seulement dans les entreprises mais au sein même de la famille et du couple.

La hiérarchique plate est propice au développement d’une volonté de travailler pour le groupe, et non pour l’individu. Traditionnellement, l’individualisme n’a que peu de place en Suède au profit du bien-être et du bon fonctionnement du groupe. On constate sur cet aspect presque une inversion des valeurs françaises et suédoises. La culture de l’égalitarisme, beaucoup plus poussée en Suède, permet aussi un épanouissement plus rapide du féminisme, contrairement à la France où l’élitisme a tendance à préserver les structures et valeurs masculines en place.

 

La fin de l’égalitarisme ?

La globalisation et les changements socio-démographiques de la Suède entraînent des bouleversements profonds. Avec son système social généreux, sa réputation de tolérance et une économie en bonne santé, la Suède est l’une des destinations privilégiées des migrants qui fuient les conflits, la dictature ou la misère.

En 2021, la Suède détient cependant le triste record européen des homicides par arme à feu. Inquiets, les parents retirent les petits enfants suédois des écoles publiques pour les confier à des écoles privés (Friskolar) qui fleurissent depuis les années 1990. Celles-ci accueillent déjà près du quart des enfants (33 % des lycéens), … notamment ceux aux origines socio-économiques les plus favorables (mais aussi ceux issus de l’émigration !), remettant lentement en cause un modèle social-démocrate qui régna longtemps en maître. Cette ségrégation scolaire s’auto-alimente : créatrice d’inégalités, elle incite les parents soucieux à mettre à l’abri leurs progénitures dans des établissements de plus en plus sélectifs.

« La Suède jouit encore à l’étranger d’une image égalitaire, et même chez nous cette idée persiste partiellement », commente Daniel Suhonen, directeur de Katalys, un Think Tank proche des syndicats. « Mais dans la réalité, nous sommes passés d’un modèle visant à aplanir les inégalités à un autre, nettement plus libéral, qui les a creusées de nouveau ».

Nombre de Suédois peinent à comprendre l’évolution culturelle de leur pays. Que sont devenus la tradition agricole, le partage des richesses et la recherche continuelle de consensus ?

 

La digitalisation, instigatrice d’une nouvelle ère ?

Le rapport « DESI » publié par la Commission européenne en 2017 classe la Suède au 3e rang des pays les plus digitalisés d’Europe, derrière le Danemark et la Finlande. 95 % de la population utilisent internet quotidiennement. 90 % des familles sont équipées de matériel informatique. Stockholm n’est qu’au deuxième rang mondial, juste derrière la Silicon Valley, pour ce qui est du nombre de « pôles technologiques par habitant ». Qui n’a jamais voyagé en Suède ne connaît pas le bonheur d’une connexion Wifi en continu ! Déjà, dans l’avion à 30 000 pieds, la connexion internet ne souffre aucune interruption.

La situation économique reste prospère, et la Suède semble en excellente position face à la révolution digitale qui secoue la planète. Le Covid-19 a aussi relancé le débat sur l’importance de l’Etat-providence, après des décennies de privatisation de pans entiers de l’éducation et du système de santé. Il est difficile d’anticiper les mutations à venir, mais le modèle social ne ressemblent plus à ce qu’il était au XXe siècle, traversant une crise profonde qui pourrait remettre en cause les anciens héritages vikings et socio-démocrates.

 

Pia Abildgaard, consultant chez Akteos

Au sujet de l'auteur

Pia Abildgaard

Pia Abildgaard

Danoise d’origine, Française d’adoption et Européenne par conviction, Pia s’est illustrée dans des structures de conseil en développement à l’international depuis 25 ans. Elle vit entre la France, le Danemark et l’Angleterre et forme aujourd'hui des top managers en vue d’une expatriation ou d’une collaboration internationale réussie au Danemark.

Il y a 1 commentaire

  • Rémi Moritz dit :

    J’ai passé 3 mois de rêve à Stockholm en 1999. La société égalitaire et calme que j’avais observé était déjà semble-t-il en transformation.
    J’ai pu observer et admirer le civisme des habitants de ce pays. L’esprit pragmatique et pratique des suédois (le design épuré et fonctionnel) est dû, selon le directeur du design d’Electrolux de l’époque à la nécessité d’être efficace à cause des conditions de vie extrême dans certaines régions du pays et pendant une grande partie de l’année.
    Cet esprit communautaire n’est-il pas également dû au fait que le suédois a été éduqué depuis des millénaires dans cette voie, la seule qui permet une survie dans le milieu hostile ?
    On m’a rapporté à l’époque que cet esprit civique et communautaire permet un système très social. Ce système peut difficilement être appliqué dans un pays latin, car le latin est trop individualiste et cherche tout d’abord à profiter du système pour son propre compte.
    Raisonnement à l’emporte-pièce, certes mais qui expliquait la profonde crise qui était en cours et qui était due à la forte immigration de gens de pays de culture et d’origine différente.
    Le calme et le civisme des suédois sont-ils dans leurs gènes ou l’ont-ils obtenus par leur système d’éducation ? inné ou acquis ? Certainement qu’une grande partie est acquise et, comme chez les suisses où la délation est légale et encouragée, Je me rappelle également que la pression sociale était énorme à Stockolhm. Dans le campus de Lapis, tous les mercredi à 22h, les étudiants ouvraient leur fenêtre et hurlaient à pleins poumons, afin de se libérer momentanément de ce calme imposé et de cette pression sociale.
    Chaque culture a ses revers. Il se trouve personnellement qu’étant plutôt de sang et culture saxonne plutôt que méditerranéenne, ce pays m’a fortement attiré et s’il n’y avait pas la rudesse du climat, je m’y serai installé.

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