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Cultures & Pays
Alexandre le Grand et l’interculturalité antique
13 juillet 2021
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Un précurseur de l’interculturalisme ?

Lambros Couloubaritsis, professeur émérite à l’Université Libre de Bruxelles, membre de l’Académie Royale de Belgique évoquait récemment combien la politique d’Alexandre fut « proche de la multiculturalité, telle que nous la concevons aujourd’hui, et [ouvrit] la voie à une possible interculturalité ». Le propos peut surprendre. Comment celui qui soumit l’Asie et l’Egypte par les armes pouvait-il être un homme de dialogue ? N’annoncerait-il pas plutôt les affres du colonialisme moderne ? Pourtant, la façon dont Alexandre se rapprocha des « barbares » (i.e. tous les « non-Grecs ») scandalisa Grecs et Macédoniens. Il fut taxé d’orientalisme et même perçu comme un traître par une partie des siens. Une relecture contemporaine voit en Alexandre une volonté pionnière « d’insémination croisée » des cultures (Javeau, 2004), volonté dont notre monde actuel pourrait bien s’inspirer.

 

L’interculturalisme d’Alexandre

Mais de quoi s’agit-il ? Le projet même d’Alexandre témoignerait de son « interculturalisme ». L’expansion mondiale, sans limite, exprimerait un recensement intégral du monde « sublunaire », initiative dont l’élève avait pu hériter d’Aristote, et qui trouvera un nouvel écho dans la bibliothèque universelle d’Alexandrie fondée par un compagnon du conquérant. Il y aurait chez Alexandre une insatiable curiosité de l’autre, une ouverture permanente. Plutarque rapporte qu’âgé de dix ans, Alexandre surprend déjà par la finesse de ses questions aux ambassadeurs perses.

L’organisation de l’empire confirmerait un désir « d’identifier sans transformer ». Loin de lui la volonté d’anéantir ou même d’helléniser. La destruction de Persepolis reste symbolique et exceptionnelle. Alexandre ne se contente pas de « rendre leur liberté » aux seules cités grecques d’Asie Mineure. Aussitôt soumis, les nouveaux territoires, en le reconnaissant comme maître, conservent aussi leur culture et leurs traditions.

Alexandre ne légitimise pas seulement des cultures réputées avant lui « barbares ». Il va plus loin, les faisant siennes. En Egypte, il sacrifie à Apis, se rend en pèlerinage à Siwa. Alexandre n’est plus seulement Gréco-macédonien. Il devient tour à tour Egyptien, Perse, Indien. A chaque avancé, le conquérant devient autre, démultipliant de nouvelles facettes d’un être qui s’étend.

 

Le métissage occidento-oriental

Cela ne suffit pas. Son projet ne peut se limiter à lui. Il doit être partagé par toute l’expédition. A Suse, il organise un métissage gigantesque : « les Macédoniens épousèrent des Asiatiques, dont les noms inscrits sur des registres se montaient à plus de dix mille » (Arrien VII, 2).

Ses vétérans doivent dorénavant agir « en Perses » et s’affranchir de leurs origines hellènes. De même, Alexandre forme un corps d’armée de 30 000 jeunes Perses qu’il fait élever comme des Macédoniens, puisqu’il « n’y a pas de honte pour les Perses à prendre les mœurs des Macédoniens et pour les Macédoniens à imiter les Perses. Ceux qui sont appelés à vivre sous l’autorité du même roi, doivent bénéficier des mêmes droits » (Quinte-Curce, Histoires, X,3).

Une énigme traverse ainsi Alexandre. Conquérant implacable, il paraît singulièrement moderne dans son rapport à l’étranger, tant du point de vue humain que culturel. Chaque tradition rencontrée contribue à agrandir un empire universel, ni occidental, ni oriental. Cette utopie pluriculturelle impressionne encore aujourd’hui. « Egale dignité des cultures », « absence de culture normative », « reconnaissance de l’autre comme élément constitutif du sujet » … autant d’aspects qu’un sociologue comme Franco Ferrarotti dégage du parcours d’Alexandre (L’enigma di Alessandro. Incontro fra culture e progresso civile, Roma, Donzelli, 2000).

 

Une relecture trop moderne

Il ne s’agit cependant que d’une relecture. En réalité, le conquérant macédonien évolue dans un univers qui nous est résolument étranger, pour ne pas dire mystérieux. Il « s’était abandonné à la superstition, avait l’esprit si troublé, si plein de frayeur, que les choses en soi les plus indifférentes, pour peu qu’elles lui parussent extraordinaires et étranges, il les regardait comme des signes et des prodiges » (Plutarque). Son projet se révèle vite plus religieux que politique : devenir lui-même un mythe ou du moins un héros. Il n’est pas « pharaon », mais bien fils d’Ammon-Zeus. Son modèle est Achille, dont il « descend » par sa mère, voire Dionysos, dieu errant de la démesure.

Les Gréco-Macédoniens lui refusent ce culte qui l’obsède ? Peu importe, il puise dans la mystique orientale. De là, ce conflit violent qui l’oppose à ses officiers lorsqu’il prétend leur imposer la proskynèse, ce geste de la Perse traditionnelle qui consiste à s’incliner devant son souverain. Personnalité semi-divine, il ne reconnaît que l’illimité (ἄπειρον). Parce qu’il est « absolument libre », Diogène lui apparaît comme la seule alternative : « Si je n’étais Alexandre, je voudrais être Diogène ! ».

 

Alexandre au-dessus de tous

Alexandre n’a guère de bienveillance pour les civilisations conquises. Celles-ci ne méritent ses égards que pour autant qu’elles l’adorent : le « rêve » d’Alexandre ne sert que lui.  Ses dernières paroles sont à cet égard révélatrices, car il n’a d’autre projet que lui-même à transmettre. Au moment de mourir, tous le pressent : à qui laissera-t-il son empire ? « Au meilleur … » répond Alexandre faiblement.

Quelle conclusion ? Reformulons peut-être la question : la soumission à un idéal transcendant est-elle nécessaire à « l’égale dignité des cultures », à « l’absence de culture normative » ou à « la reconnaissance de l’autre comme élément constitutif du sujet » (pour reprendre la phraséologie de Ferrarotti) ? Si « l’idéal transcendant » de la geste d’Alexandre était le conquérant lui-même, quel serait-il aujourd’hui ?

 

Une interculturalité … monétaire !

Les successeurs d’Alexandre profitèrent de manière prosaïque de la « divinité » du conquérant. La divination du monarque, sur laquelle avait buté Alexandre, sera promise à un bel avenir en occident. Surtout, ses successeurs instaurèrent un nouveau maître autrement plus matériel. On réfute désormais le mythe d’un monnayage d’empire conçu par Alexandre qui, en réalité, préserva les traditions monétaires locales (G. Le Rider, 2004). En revanche, ses successeurs battirent monnaie à une échelle inégalée dans l’histoire de l’humanité. Jamais autant de territoires différents n’avaient payé avec la même monnaie. Le penseur israélien Yuval N. Harari rappelle dans un best-seller récent que « la monnaie est le seul système de confiance créé par l’homme qui puisse enjamber n’importe quel fossé culturel et qui ne fasse aucune discrimination sur la base de la religion, du genre, de la race, de l’âge ou de l’orientation sexuelle ».

Au sujet de l'auteur

Akteos

Depuis 2003, Akteos guide ses clients dans un monde aux multiples facettes où la mondialisation et les nouvelles technologies de la communication rapprochent les cultures et confrontent nos valeurs. Avec ses 30 correspondants dans le monde et ses 300 consultants interculturels, Akteos propose des formations sur plus de 100 pays mais aussi sur du management, de la communication et du développement international.

Il y a 2 commentaires

  • DE LA TORRE Fabiola dit :

    très intéressant

    merci pour ce voyage dans le temps

  • Vinh dit :

    Il faut éviter, pour faire de la bonne histoire, le regard rétrospectif simpliste à la lueur de nos considérations modernes. Affirmer que  » Aussitôt soumis, les nouveaux territoires, en le reconnaissant comme maître, conservent aussi leur culture et leurs traditions » est un peu rapide et naïf. Pourquoi alors y a t-il eu conquête, ou pourquoi les peuples conquis ont-ils du reconnaître leur « Maître », si c’est pour que rien ne changeât ? On peut se poser une question minimale, quand même: et si, surtout à l’époque d’Alexandre, il était impossible de normaliser culturellement et économiquement les peuples conquis ? Transformer des impossibilités pratiques en intentions généreuses relève de la non-histoire. Même au 19ème ou 20ème siècle, les Empires colonialistes (et pas seulement les empires occidentaux) n’ont jamais réussi (si tant est que ce fût leur intention…) d’écraser (pour les cloner aux cultures conquérantes) les nations conquises. D’autant que, autre élément à prendre en compte pour respecter un peu tous les colonisés de l’Histoire, les populations soumises au joug d’une puissance étrangère ont bien souvent (sinon…toujours !) repris, capté, détourné, les traits culturels du conquérant pour en tirer profit. Partout ! N’oublions pas, parmi tant d’autres exemples, que dans notre France moderne, nous sommes fiers de parler une langue qui n’est (en fait) que la langue d’un conquérant passé, le Latin. Et, dans le Sud surtout, personne ne suggérerait (sauf les idéologues fanatiques déconnectés de la réalité humaine) d’oublier ou de détruire le Pont du Gard ou les Arènes de Nîmes: on en est trop…fier !

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